Les jardins d'Hélène

Passage du gué - Jean-Philippe Blondel

3 Septembre 2006, 12:03pm

Publié par Laure

ça commence de façon anodine par des soldes en famille dans les magasins d'usine, un père, son épouse, et leurs deux enfants adolescents, ça respire le vécu ! Et puis soudain, ce visage, cette silhouette, ce couple en face, Myriam et Thomas, et le retour en arrière, la plongée dans les souvenirs pour Fred. Automne 1985. Fred est pion dans un collège. Il surprend Myriam, prof de dessin, dans sa rêverie sur une chanson de Martha Davis, Les Motels. C'est le début du trouble réciproque. Mais Myriam est en couple avec Thomas, et elle est enceinte. C'est la naissance d'une belle relation triangulaire qui n'a absolument rien du banal adultère. Et puis tout bascule. La mort subite du nourrisson. L'après. Ces deux hommes et cette femme qui vont se soutenir s'emmêler se débattre pour y survivre, et fi du ragot alentour ! Fred comme un vecteur, un tiers nécessaire.

C'est un magnifique livre sur la reconstruction. La renaissance comme dit la 4ème de couv. Je préfère reconstruction.

Il m'arrive parfois lorsqu'une phrase me plaît de la recopier dans un petit carnet à côté de moi. Mais là très vite il y en a eu trop. Je ne sais pas comment M. Blondel a fait pour que chaque mot soit aussi juste. En tout cas il y a excellemment réussi. Un tel réalisme, un sens si aigu du sentiment ou de la sensation vécue dans chacun de ces trois personnages que l'on pourrait croire que l'auteur a vécu les trois personnages à la fois. Myriam dit de Thomas page 274 : "Je te soupçonne d'avoir été femme dans une vie antérieure". Et bien moi je soupçonne M. Blondel d'avoir été femme dans une vie antérieure. Et c'est un compliment.

Ce livre à trois voix toutes aussi justes l'une que l'autre, c'est ce qui fait ensuite, du point de vue de la lectrice que je suis, cette admiration béate face à l'écrivain que je vois alors comme un magicien des mots et que je place alors sur un piédestal (non ce ne peut plus être alors un homme ordinaire, si bien qu'on se fait tout petit tout timide quand on les croise dans un salon du livre), dans un fantasme un peu envieux : mais comment fait-il pour trouver ces mots aussi justes, les assembler tout bien comme il faut au point que chaque phrase est parfaite, chaque paragraphe juste comme il faut ? C'est aussi l'alchimie (même si je déteste ce mot à la consonance trop ésotérique) d'un texte et la résonance qu'il provoque auprès du lecteur. Un livre réussi ne l'est que dans l'intimité d'un lecteur. Ce livre a (est?) une grande force pour moi, évidemment.

Et pour tout cela, cette belle histoire d'amour au pluriel, cette douleur et son après, son rayon des souvenirs 20 ans plus tard, et même si tout n'était qu'un artifice de la création littéraire, merci mille fois Monsieur Blondel !

Robert Laffont, août 2006, 335 p. ISBN 2-221-10720-9, prix : 20 €

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Anne 06/09/2006 10:25

Entre les avis de Cuné et ce dernier de ta part, je commence à me sentir plus que frustée de ne pas avoir lu un seul livre de ce Monsieur. Justement je me suis programée une virée librairies pour vendredi après-midi...

Laure 06/09/2006 11:28

Passage du gué est son 5ème, tu trouveras les 3 premiers en poche (dont Juke Box qui sort en pocket le 07/09), à moins que tu ne te laisses tenter par un des deux  derniers gros brochés... Bonne pioche !
Pour ma part il m'en reste deux à lire : 1979 et Juke box, c'est prévu, mais je n'aime pas enchaîner avec un même auteur, surtout quand l'un des titres m'a marquée, j'ai besoin de respirer avec autre chose, tant l'empreinte est encore forte. Comme Blondel dit vivre encore avec ses personnages, ils sont encore un peu en moi aussi. Alors je lis des choses légères, le magazine Elle qui s'est entassé pendant mon absence !  ;-))

sylire 05/09/2006 18:23

Voilà qui est fait pour JP. J'ai vraiment hâte de lire le roman....

jp 04/09/2006 22:49

Ecoutez, je ne sais pas quoi dire. Déjà, d'emblée, sur ce roman ( comme sur juke-box, et sans doute pour des raisons similaires), je ne sais pas comment réagir. J'ai encore beaucoup de mal à vivre sans Fred, Thomas et Myriam et je pense que je vais les retrouver un de ces jours - j'espère aussi, Hélène, que nous nous recontrerons - justement peut-être au Salon du Livre de Paris - ou ailleurs ( je vais à Nancy le 16 Septembre et à Montélimar en Octobre, le reste du temps je reste ici, chez moi, je fais ma rentrée scolaire et celle de mes filles. J'ai été élevé par des femmes, j'ai grandi au milieu d'elles, je crois simplement que je les écoute - je prends le fait d'avoir été femme dans une vie antérieure comme un véritable hommage ( femmage ?). Merci encore de cette magnifique lecture. Tout ce que je souhaite, c'est que mon trio fragile trouve des passeuses comme vous.
jp

Laure 06/09/2006 13:23

A mon tour, de ne pas savoir quoi dire. J'ai commandé Juke Box, chez Laffont, je sais bien qu'il sort en poche dans 2 jours, mais le papier de chez Pocket, bof. (tiens me voilà délicate avec le papier maintenant ;-)
 

Pour les salons du livre, je suis de l'autre côté de la France, plus proche de l'Atlantique, des 24H et des rillettes. Je vais généralement à Paris sur la journée professionnelle du lundi, et le lundi, hélas, peu d'auteurs . Le salon parisien n'est donc souvent plus qu'une méga foire au livre... Mais dès que j'aurai un programme je verrai si sur le dimanche, je peux faire un effort :-))

cathe 04/09/2006 13:21

J'étais déjà convaincue de le lire (JP Blondel en avait lu le début quand il était venu à la bib des Essarts), mais tu en parles vraiment très bien. Et on comprend que cela t'ait touchée très personnellement.
Bon début de semaine.

sylire 03/09/2006 22:03

J'espère que JP, qui se promène sur les blogs, viendra faire un tour chez toi. Moi aussi j'aime beaucoup ce qu'il fait et je compte bien lire celui-ci. 

Seb 03/09/2006 16:59

Je ne vois pas pourquoi tu parles de reconstruction, si les personnages vivent le deuil, la mort les a entachés, et si ce n'est pas une vraie naissance, elle a le mérite de faire germer ce qu'il y avait de latent.

Laure 03/09/2006 17:42

Oui, peut-être, je ne suis pas douée avec les mots moi, je ne suis ni écrivain ni lexicographe !
Mais je préfère reconstruction, car la mort et qui plus est la mort de son enfant, ne fait pas qu'entacher, elle détruit. D'ailleurs j'ouvre le dico : entacher signifie souiller moralement, porter atteinte à (l'honneur de qqun). Pas vraiment cela non plus, non ?
Même si ce ne sont pas des briques et des murs de béton, on est littéralement détruit et on se "rebâtit" comme on peu. Le couple n'y survit pas toujours. Blondel analyse et décrit avec exactitude tous les degrés de cet "après". Même s'il passe par la nécessaire présence dérangeante et inhabituelle d'un amant ambigu.
A noter (pour ceux qui suivront le fil) : si mon commentaire est perçu comme virulent, ce n'est pas mon intention. Mais sur ce sujet du deuil de son enfant, je mords !
Même si la cicatrice est refermée et propre en surface, elle n'en marque pas moins à vie le corps et la mémoire.
 

cathulu 03/09/2006 15:34

Effectivement, quand on a envie de noter plein de phrases, c'est un bon indice de qualité (j'avais envie de faire la même chose avec Groult et Atkinson).