Les jardins d'Hélène

Queen Kong – Hélène Vignal

22 Mai 2022, 12:26pm

Publié par Laure

Rappelons-le pour les futurs lecteurs qui l’ignoreraient, la collection « l’ardeur » chez Thierry Magnier est une collection de romans érotiques pour les adolescents, et l’éditeur imprime un avertissement sur sa 4eme de couv pour les moins de 15 ans en indiquant clairement la présence de scènes explicites.

Passé ce préambule, ceux qui connaissent la collection savent qu’elle est d’une grande qualité, en témoigne s’il le fallait la récompense de la Pépite d’Or au Salon de la presse et littérature jeunesse de Montreuil pour ce titre en particulier en 2021.

Une jeune lycéenne a choisi d’assumer sa sexualité et son plaisir, d’abord en le découvrant seule, puis en vivant différentes expériences avec des garçons de son âge, expériences qu’elle souhaite décorréler de l’amour. Vous imaginez déjà le problème : autant personne ne bronche quand un homme se comporte ainsi, autant on s’appliquera à lyncher la jeune femme sur les réseaux sociaux en la traitant de ce nom commun qui n’est jamais écrit mais que vous saisissez immédiatement. Pourtant à aucun moment elle ne s’en cache et le dit avec respect.

Il y a de très belles scènes dans ce court roman, d’une grande sensibilité, justesse et intelligence, Hélène Vignal a su retraduire les choix et pensées de son héroïne à la perfection.

Un bémol pour ma part sur la bifurcation vers le zadisme qui pour moi n’a pas grand-chose à voir avec l’histoire même si j’entends la volonté de porter – aussi - un propos écologique.

Un texte très réussi ; comme souvent dans cette collection, qui privilégie le point de vue d’une sexualité tournée vers le plaisir et le respect de soi et de l’autre, et pas seulement vers la mise en garde habituelle (et nécessaire également) à cet âge.

 

D'autres titres de la collection sur ce blog :

 

Ed. Thierry Magnier, coll. L’ardeur, septembre 2021, 81 pages, prix : 12,90 €, ISBN : 979-10-352-0466-2

 

 

Crédit photo couverture : © Cha Gonzalez et éd. Thierry Magnier.

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Amalia - Aude Picault

18 Mai 2022, 09:10am

Publié par Laure

Amalia est une mère de famille ordinaire : entre son job, son mari, ses enfants (une fillette en bas âge et une belle-fille adolescente en garde alternée), elle n’a pas beaucoup de temps pour elle. Sans compter la pression au travail, tant pour elle que pour son conjoint.

Amalia est un album moderne et réaliste qui met en avant la charge mentale des femmes, le stress au travail jusqu’au burn-out (Amalia est arrêtée pour intolérance au rendement, jolie formule tristement vraie) mais aussi des questions environnementales d’actualité avec le métier du père de famille, avec la rentabilité à tout prix une fois encore.

Les enfants sont attachants, l’on sent bien toute la bienveillance de la mère et sa difficulté à ne pas s’énerver mais son épuisement qui finit par l’emporter.

Un joli portrait sociétal où l’espoir est permis dans son choix final.

 

 

Dargaud, janvier 2022, 145 pages, prix : 19,99 €, ISBN : 978-2-205-08716-1

 

 

 

Crédit photo couverture : Aude Picault et éd. Dargaud

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Café sans filtre - Jean-Philippe Blondel

11 Mai 2022, 17:04pm

Publié par Laure

C’est sans doute le premier roman post covid que je lis qui aborde de biais la période des confinements et leurs sorties par la réouverture des cafés, réouverture sur la vie, le monde, les interactions sociales comme on dit.

Dans ce café de province, le Tom’s, en intérieur ou en terrasse, se succèdent quelques personnages, de passage ou habitués comme Chloé qui vient désormais y dessiner toute la journée, mais aussi le patron, son employé, la propriétaire précédente.

On retrouve avec bonheur ces tranches de vie dans lesquelles Blondel excelle quand il s’agit d’aborder l’intime ; certains personnages sont plus touchants que d’autres, chacun y verra une résonance personnelle avec l’un plus qu’un autre, mais tous sont à un moment de croisement, de changement dans leur vie, amoureuse, professionnelle, tous nous ouvrent leurs souvenirs ou le pourquoi de leur état présent.

J’ai aimé Chloé, Guillaume et surtout sa mère Françoise, Thibault et Pierre (doubles de l’auteur ?), quand Jocelyne, Fabrice et José m’ont laissée indifférente.

Que vous avaliez ce café en terrasse ou le dégustiez sur une chaise longue au soleil, ou encore sous un plaid avec une tasse de thé au fond du canapé, vous y retrouverez le Blondel des bons moments (il s’était un peu égaré à mon goût ces dernières années), celui des petits riens et des amours passées, une douce nostalgie et un sourire au coin des lèvres aujourd’hui.

 

Et je ne peux que citer ce passage :

p. 150 « C’est toujours difficile de donner un avis sur l’œuvre de quelqu’un quand on le connaît. Tout est biaisé (…) »  

****

p. 19/20 : "Je faisais défiler les photos de la vie des autres sur Instagram et sur Facebook. J'ai de la tendresse pour Facebook, ce réseau pour vieux qui se persuadent qu'ils peuvent rivaliser avec la jeunesse. Tous ces gens qui prennent en photo les plats qu'ils ont commandés et qui écrivent "miam" suivis de quatre points d'exclamation. Toutes ces citations, dont la moitié sont fausses, accompagnées de réflexions sur le sens de l'existence. C'est à peu près l'équivalent des romans-photos en noir et blanc que lisait ma grand-mère dans Modes de Paris"

 

L'Iconoclaste, avril 2022, 283 pages, prix : 20 €, ISBN : 978-2-37880-284-4

Crédit photo couverture : Quintin Leeds - illustration Pierre-Emmanuel Lyet - et éd. L'Iconoclaste

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Les lumières d’Oujda – Marc Alexandre Oho Bambe

2 Mai 2022, 17:44pm

Publié par Laure

Il était amoureux, à Rome, quand il a été emprisonné puis expulsé dans son pays natal, le Cameroun. Mais c’est à Oujda, au Maroc, qu’il a rencontré la femme de sa vie, Imane, et sa sœur jumelle Leila, qui vit à Lille, en France. Le narrateur, dans une prose poétique proche du slam, dans une langue qui mêle quelques mots d’anglais au français et parfois d’un dialecte africain, raconte le sort des réfugiés, ces migrants qui trop souvent encore croisent la mort sur leur route maritime.

Réflexion poétique sur l’humanité, l’accueil, la liberté, la fraternité, la résilience, les lumières d’Oujda est aussi un beau roman d’amour. L’amour d’une mère morte trop tôt, d’une grand-mère, Sita, et d’une femme auprès de qui l’apaisement pourra éclore, enfin.

L’écriture, séduisante, hypnotique, entraine vers quelque chose de novateur dans la narration, c’est beau et triste, beau et lumineux, « car personne ne fuit le bonheur ». A découvrir, vraiment.

 

 

p.85/86 : « Bonjour mon frère, comment va ta douleur ?

Ainsi commençait le texte de rap offert par Yaguine et Fodé lors de notre première rencontre.

J’ai décidé de m’appuyer sur cette phrase pour commencer mes ateliers avec les fugees.

Mon idée est d’instaurer un silence en eux, autour d’eux, pendant chaque séance de poésie-thérapie.

Réapprendre à faire silence.

Et écouter ce qu’on entend de soi.

Choisir de le partager ou non.

Poser un regard sur son être.

Se parler.

S’écrire.

S’ouvrir.

Se demander comment on va.

Et où on est.

De son chemin.

Intérieur.

Son parcours, sa traversée.

De toutes les frontières, qui nous rapprochent ou nous éloignent. De nous. Du monde.

Je crois au pouvoir de la parole. Je crois à la résilience.

Par les mots.

Les nôtres.

Et ceux d’autres, aussi.

Tuteurs.

Professeurs

D’espérance.

Qui peuvent.

Nous aider, nous soigner, nous accompagner.

Sur la route de nous-mêmes. »

 

 

p.88 : « C’est pas l’homme qui prend la mer

C’est la mer qui prend l’homme [Dès que le vent soufflera, Renaud, 1983]

Les mots du chanteur ont une autre résonance en moi depuis que je travaille à l’asso. J’ai les images. De chaque naufrage. De chaque sauvetage. En mer. J’ai les images. De femmes, d’enfants et d’hommes. Elles et Ils. En ballottage. Toujours défavorable. Non définitivement, c’est pas l’homme qui prend la mer… »

 

p. 310/311 : « Depuis 2000, on estime à plus de trente cinq mille le nombre de femmes, d’enfants et d’hommes morts en Méditerranée, en essayant de passer. Les chiffres sonnent creux manifestement, pourtant ils sont implacables. Et on ne parle que de corps retrouvés. D’autres gisent pour toujours, sans sépulture, au fond de la mer qui meurt elle aussi.

D’un trop-plein de cadavres.

L’inaction des gouvernements du Nord et du Sud est à dénoncer, mais tant d’autres choses aussi, en question ici énoncée : pourquoi on part ?

Oui pourquoi ?

Pourquoi on prend tous ces risques ?

Pourquoi on s’en fout la mort à ce point ?

Pourquoi rien ne change, à part les saisons ? »

 

 

Calmann-Lévy, août 2020, 326 pages, prix : 19,50€, ISBN : 978-2-7021-6323-8

 

 

Crédit photo couverture : © tableau, série « Partir » / © Olga Yameogo / et éd. Calmann-Lévy

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