Les jardins d'Hélène

romans etrangers

Onesto – Francesco Vidotto

21 Juin 2026, 13:30pm

Publié par Laure

Traduit de l’italien par Johan-Frédérik Hel Guedj

Si Onesto était un film, ce serait une comédie dramatique. De celles qui vous font vibrer et vous emportent avec elles dans leur histoire à la fois romanesque et tragique.

Deux frères jumeaux séparés dans leur toute petite enfance, puis réunis, sont amoureux de la même femme, l’intrigue est convenue mais la manière de la narrer est originale.

Un soir de tempête, Francesco abrite un vieil homme nommé Guido Contin, dit Cognac. Une amitié va naître entre eux, par le biais de la lecture des lettres que lui présente Guido Contin, dit Cognac. Chacune de ces lettres est adressée à une montagne des Dolomites. Francesco découvrira ainsi, au même rythme que le lecteur, une belle histoire d’amour, un roman d’aventures, de vengeance, la cruauté de la guerre, la force de la fraternité, toute la vie d’Onesto, Santo et Céleste, qu’il ne veut pas quitter parvenu à la dernière lettre.

Si le lecteur n’est pas dupe (le twist final est évident dès le départ), il se laisse happer par cette histoire romantique et déchirante à souhait, l’écriture est belle et simple, comme quoi, on peut encore trouver une littérature feel-good d’excellente facture, sans mièvrerie.

Une très belle découverte de cet auteur italien contemporain, dont Onesto est le premier titre traduit en France.

 

Calmann-Lévy, février 2026, 269 pages, prix : 20.50 €, ISBN : 978-2-7021-9445-4

 

 

Crédit photo couverture : © Alistair Marca – Photographie : ZG Photography / Shutterstock / et éd. Calmann-Lévy

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L’anniversaire – Andrea Bajani

26 Mai 2026, 10:33am

Publié par Laure

 

Dix ans après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme revient sur ce qui l’a conduit à ce choix : la violence sourde ou parfois explosive de son père, l’emprise que celui-ci a sur sa femme (la mère du narrateur) et ses enfants. Il décrit d’une manière extrêmement froide, détachée, le comportement du père et l’effacement total de la mère. S’en libérer ne pouvait que se traduire par un départ.

J'ai aimé l’analyse de la situation, la précision de l'écriture, jusque dans sa ponctuation, chaque mot choisi est le bon, le registre lexical est fort (concentrationnaire, déportation, voir extraits ci-dessous). Ce choix réfléchi et soutenu rend la lecture exigeante, mais permet d’être au plus juste.

 Pour moi, l’anniversaire est un "grand" livre. Ou comment la littérature, peut, par la langue, dénoncer sans larmoyer, affirmer et déranger.

 

 

Extraits :

p. 45 : « L’essentiel était pourtant ailleurs : grâce à son emploi au supermarché, elle avait quelque chose à raconter, ce qui n’était jamais arrivé auparavant et qui n’arriverait plus ensuite. Elle parlait des clients qu’elle avait servis, des tâches ordinaires que comportait une journée dans le magasin. Des tâches ordinaires, mais extraordinaires pour elle qui les vivait et pour nous qui l’écoutions. A bien y réfléchir, ma mère fut la seule à faire entrer, le temps de quelques mois, la réalité d’une province dans ce qui constituait en tout point un petit univers concentrationnaire. »

p. 53 (déménagement dans le Nord) : « Il est difficile de définir l’impression qu’un changement si radical suscita chez ma mère. Je ne crois pas qu’elle l’interpréta uniquement comme une déportation ; peut-être était-elle rassurée de voir mon père prendre la situation en main. »

p. 67 « Tel fut, je le crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose. »

p ; 100 : « Quant à ma mère, l’absence de peur qu’elle ressentait pour mon père lui garantissait une zone franche de malheur imperturbable. Voilà pourquoi, comme je l’ai déjà dit, ma mère était plus forte que mon père ; au fond, elle gagna le match qui s’opposa à lui. Et perdit celui qui l’opposait à la vie. Mon père réduisit en poussière et débris toutes sortes de liens, familiaux ou non. Il transforma l’existence de sa femme en un désert sans vie à l’horizon. Si ce n’est qu’elle était la seule capable d’habiter ce désert, la seule à avoir exprimé une renonciation aussi totale, aussi définitive, à tout. »

p. 109 : « c’était désormais une évidence : tout lui échappait, et, dans le système concentrationnaire qu’il avait construit, il ne lui était plus resté que sa mère à invoquer et la mienne à garder sous son emprise. »

p. 138 : « Est-il possible d’abandonner ses propres parents ? Ou mieux, est-il possible de se dérober à eux, tout simplement en effaçant son corps d’un geste net et définitif ? Et de les condamner à vivre, jusqu’ à la fin de leurs jours, pour ainsi dire, avec un membre fantôme ? On ne peut pas donner ce genre de réponse de manière affirmative. On peut juste le mettre à exécution, et c’est ce à quoi je m’employai avec la pondération définitive que seul l’instinct accorde, car autrement la raison, apeurée, reculerait. »

p. 153 (…) j’étais reconnaissant à la thérapeute (…) de m’avoir expliqué que l’une des façons d’exprimer la violence était la destruction, mais que l’autre, plus importante et pour ainsi dire vertueuse, était la précision. Ce fut une sorte de chant funèbre. »

 

Gallimard, coll. du monde entier, janvier 2026, 153 pages, prix : 19 €, ISBN : 978-2-07-308338-8

 

 

Crédit photo couverture : © éd. Gallimard

 

 

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Mort d'une libraire - Alice Slater

6 Février 2026, 19:17pm

Publié par Laure

Traduit de l’anglais par Nathalie Peronny

Deux libraires à l’opposé l’une de l’autre : Roach est fascinée par le true crime, ces livres relatant des affaires criminelles souvent glauques tandis que Laura aime la poésie et en écrit, écorchée par le décès de sa mère assassinée par un serial killer. Elle va devenir l’objet de fascination de Roach, qui va pénétrer peu à peu sa vie intime, à la recherche de détails sordides. L’une paraît vulgaire quand l’autre est délicate et raffinée, il va sans dire que leurs goûts littéraires sont à l’opposé également, et que les pratiques de Roach sont bien peu déontologiques à la librairie.

Un roman noir où l’intrusion dans l’intime va loin, effraction de l’âme et des lieux, où les coups bas s’enchainent sans que jamais l’autrice n’oublie d’y glisser une pointe d’ironie. Addictif !

J’ai été quand même agacée au départ par un tic de langage : le mot normies revient incessamment, c’en est pénible, même s’il contribue bien à définir les pensées du personnage de Roach, qu’on trouve assurément détestable.

La construction donne la parole alternativement à Roach et à Laura à chacun des chapitres. Cela crée une routine, simple certes, mais efficace. Quelques longueurs parfois, une fin un peu inattendue dans son dernier rebondissement, j’ai passé un bon moment !

 

Extraits :

p. 101 : "Je n’ai finalement pas lu les autres livres de ma mère, mais j’ai réussi à faire le deuil de sa bibliothèque quand j’ai compris le véritable pouvoir de la lecture. Ce ne sont pas les livres physiques, les livres en tant qu’objets, qui comptent. Les pages que ma mère a touchées, tournées, pliées et lues ne m’inspirent pas la même révérence que l’écharpe qu’elle portait l’hiver ou la trace de son écriture. Les livres eux-mêmes n’ont pas plus de signification que les rues qu’elle arpentait, les tasses dans lesquelles elle buvait, les draps dans lesquels elle dormait. Les mots sont bien plus puissants. Quelque part entre l’encre imprimée sur la page et leur résonance en moi s’étendait une plaine que ma mère avait aussi explorée par la pensée, et ce paysage existait dans n’importe quel exemplaire, qu’elle l’ait tenu ou non entre ses mains. Tel est le pouvoir de la lecture.

Dès lors, je me suis montrée beaucoup moins tatillonne avec mes livres. Aujourd’hui, j’écorne joyeusement leurs pages, j’abîme leurs couvertures, je les fourre sans ménagement dans mon sac, leur laisse des traces de doigts, des taches de vin, de café ou d’eau du bain. Je les perds, je les prête, je les donne. Je ne dis pas qu’ils n’ont aucune valeur, mais mon amour pour eux ne s’étend qu’aux mots qu’ils contiennent, à la magie qui palpite entre leurs lignes. Je crois que c’est ce qui fait de moi une bonne libraire. Je vends une marchandise, certes. Des choses, des objets. Mais pas seulement. Je vends aussi de la magie. »

 

p. 189 « Tu me trouves dure, je sais. Mais ma poésie vise à honorer la mémoire des femmes oubliées et elle débarque en mode groupie de tueurs en série pour décortiquer mes textes et chercher qui se cache derrière, comme si c’était un jeu ou une énigme croustillante à résoudre. »

 

 

Le livre de poche, avril 2025, 473 pages, prix : 9,90 €, ISBN : 978-2-253-25306-8

 

 

Crédit photo couverture : © Studio LGF

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La maison idéale – Kate Collins

26 Septembre 2024, 09:45am

Publié par Laure

Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet

Cette maison idéale, a good house for children dans son titre original, est un manoir imposant qui a pour nom « le Reeve », situé dans le Dorset, au sud-ouest de l’Angleterre. Idéal pour l’épanouissement familial, vraiment ?

Ce premier roman de l’autrice raconte l’histoire d’une maison, à travers deux familles, en 1976 et en 2017, avec des retours plus loin dans le temps également, le manoir en bord de falaise s’avérant plus hanté qu’idyllique.

En 1976, c’est Lydia qui est embauchée comme garde d’enfants d’une famille nombreuse pour aider Sara, la mère tout juste veuve, dépassée par son chagrin. En 2017, c’est Orla, une mère de famille, artiste peintre, qui élève ses jeunes enfants (dont l’aîné ne parle pas)  dans cette grande maison choisie (et imposée) par son mari qui n’y vit guère, travaillant et restant à la ville la semaine.

La psychologie des personnages est intéressante, les phénomènes mystérieux qui se produisent contribuent à une atmosphère un peu angoissante, tout comme le climat, le voisinage… L’alternance des époques et des vécus familiaux fonctionne, mais il manque un petit quelque chose : le roman n’en reste pas moins attendu, avec une impression de déjà lu, et d’inabouti dans le traitement du léger surnaturel.

Ce n’est pas un mauvais roman, mais il manque quelque chose pour qu’il soit pleinement réussi.

A lire si vous aimez les histoires de fantômes, de maisons hantées, de destins tragiques qui se répètent, les ambiances gothiques et psychologiques.

 

Extrait p. 194-195/229 (numérique) : « La maison exigeait trop d’elle. Elle avait essayé de l’aimer, de réparer ce qui était cassé en elle, de panser ses plaies. Et pourtant, ça ne suffisait pas. Le Reeve l’appelait, avait besoin d’elle, la réclamait comme le ferait un enfant, et Orla savait qu’elle aurait beau lui donner tout ce qu’elle pouvait, ce ne serait jamais assez, car un enfant n’aspire qu’à s’approprier totalement sa mère. Les siens la dévoraient s’ils en avaient la possibilité, afin qu’elle vive en eux pour toujours. Et c’était ce que voulait la maison : la faire sienne à jamais.

Elle était devenue la mère d’un monstre. Le Reeve lui avait parlé, avait chuchoté à son oreille, et elle l’avait écouté.

Une mère doit se sacrifier pour ses enfants. Orla le savait et en avait déjà accepté la nécessité au plus profond de son cœur. »

 

 

 

 

 

 

Éditions Les escales, septembre 2024, coll. Littérature étrangère, 400 pages, prix : 23 €, ISBN : 978-2-36569-836-8

 

 

Crédit photo couverture : © Hokus Pokus Créations

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La resquilleuse – Mary Wesley

10 Mars 2024, 14:44pm

Publié par Laure

Traduit de l’anglais par Michèle Albaret

Ah cet humour so british, si impertinent ! J’adore Mary Wesley, découverte en 2009 avec Rose Sainte-Nitouche (les éditions Héloïse d’Ormesson entreprenaient alors de faire traduire et rééditer toute l’œuvre de l’autrice, qui a commencé à écrire sur le tard à l’âge de 70 ans, et qui est décédée en 2002), les blogs étaient alors à leur apogée et je crois bien que c’est grâce à Clarabel que j’avais entrepris de la lire) ; il me reste encore quelques titres dans ma PAL, ô bonheur !

Matilda Poliport est veuve, son chat et son chien sont morts également, elle se résout à céder Gus, son jars de compagnie (!) avant d’aller faire le grand saut, maison briquée du sol au plafond, pique-nique chargé dans la voiture, cachets et vin rouge dans le panier pour un dernier repas sur la plage avant de sauter. Mais rien ne va se passer comme prévu, on ne peut même plus se suicider tranquille, et parfois il y a embouteillage au-dessus du pont ! C’est ainsi que Matilda fait la connaissance d’Hugh Warner, un homme recherché parce qu’il a tué sa mère d’un coup de plateau à thé, et qu’elle va ramener dans son cottage bien propret.

C’est le début d’un récit aussi délicieux que grinçant, on ne compte plus les amants transis ou refoulés, les ingratitudes des enfants, la fidélité sans faille des animaux jusqu’à leur mort, les secrets bien cachés, à demi oubliés, et les ressorts déjantés de l’intrigue.

Malgré une fin qui attriste le lecteur, le plaisir de lecture est présent tout du long, tant c’est audacieux, piquant, désinvolte, drôle, et parfois dérangeant.

Une vieille dame qui balaie d’un revers de la plume tous les clichés sur son genre et son âge.

 

 

Ed. Héloïse d’Ormesson, juin 2011, 285 pages, prix : 20 €, ISBN : 978-2-35087-169-1

(Existe en poche)

 

 

Crédit photo couverture : © FPG / Hulton Archive / Getty Images / et éd. Héloïse d’Ormesson

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Le dernier été - Benedict Wells

24 Août 2023, 15:22pm

Publié par Laure

Traduit de l'allemand par Dominique Autrand

Robert Beck est prof de musique et d'allemand , à défaut d'avoir réussi sa vie dans la musique. Mais il repère dans sa classe le jeune Rauli, un élève étranger en difficulté scolaire mais véritable prodige à la guitare. Ce jeune a un talent de compositeur exceptionnel. Beck se met en tête de devenir son manager et de réussir là où il a échoué auparavant. En parallèle, son histoire d'amour avec Lara (vouée à l'échec dès le début) et son soutien à son ami toxico Charlie vont conduire à des scènes épiques, véritable road trip à travers l'Europe.
Construit comme un 33 tours qui comprend 2 faces et quelques chansons sur chacune d'elles, l'intrigue située à la fin des années 90 en Allemagne (concentrée surtout sur l'été 1999) est en réalité narrée par un autre élève, Ben, à qui Beck raconté son histoire, celui-ci ayant montré des velléités d'écrivain.
On s'attache à ces personnages de losers, à leur choix ou non-choix, on s'attache à eux sans s'en rendre compte, pris dans l'espoir sans doute d'un succès, mais la route est agréable.

 

 

Le livre de poche, août 2019, 472 pages, prix : 8,70 €, ISBN : 978-2-253-23775-4

(Première parution chez Slatkine et Cie en 2008)

 

 

Crédit photo couverture : Studio LGF, Romaoslo / iStock

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Le tribunal des oiseaux – Agnes Ravatn

9 Mai 2023, 16:55pm

Publié par Laure

Traduit du néo-norvégien par Terje Sinding

Allis Hagtorn, la trentaine, débute un nouveau job d’aide à domicile dans un petit fjord isolé, pour fuir une situation professionnelle compliquée. Là où elle s’attend à trouver un vieillard dépendant, elle se trouve au service d’un quadragénaire taiseux, qui a besoin d’aide pour la cuisine et l’entretien du jardin le temps de l’absence de son épouse. Les règles qu’il met en place sont strictes, Allis ne doit pas passer de temps avec lui outre le service à table, mais leur attirance réciproque ne va pas tarder à transpirer et leur rapprochement s’opérer. Au fil du temps et du mystère environnant, Allis finit par se demander si cette épouse existe vraiment.

Dans une atmosphère qui n’est pas sans rappeler Rebecca de Daphné du Maurier et Jane Eyre de Charlotte Brontë, la vérité se dévoile lentement, les secrets des personnages se délivrent crescendo jusqu’à la toute dernière page. Si l’ensemble parait classique, la tension permanente, le climat étrange et le doute instillé fonctionnent pour maintenir la curiosité du lecteur tout du long.

Le roman serait-il aussi une illustration de la légende de Balder à laquelle il est plusieurs fois fait référence ? Je ne suis pas familière de la mythologie scandinave mais l’on pourra y voir notamment une explication du titre.

Un roman norvégien sombre et envoûtant.

 

 

Actes Sud, coll. Lettres nordiques, février 2023, 227 pages, prix : 22 €, ISBN : 978-2-330-17358-69

 

 

Crédit photo couverture : © Aimee Marie Lewis / Arcangel Images

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L’Odyssée de Sven – Nathaniel Ian Miller

20 Mars 2023, 18:18pm

Publié par Laure

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mona de Pracontal

Plongez dans ce roman du Grand Nord, une véritable odyssée qui vous immerge sur près de 500 pages dans l’Arctique auprès de Sven, de 1916 à 1946. C’est rude, sincère, véridique, dépaysant, étonnant, bref… découvrez le Spitzberg, la chasse au phoque, les aurores boréales et la vie solitaire de cet ermite qui s’est rarement senti seul. L’aventure et le dépaysement sont garantis avec cet homme attachant à qui l’auteur américain Nathaniel Ian Miller donne magnifiquement vie dans ce premier roman.

J’ai aimé tout particulièrement le début et la fin du roman (sur de longues pages !) qui m’ont emportée dans les liens familiaux et amicaux de ces hommes à la vie si particulière, chasseurs-trappeurs dans le climat hostile du cercle polaire, leurs drames et leur résilience. Si j’ai trouvé quelques longueurs au centre du roman, je ne regrette pas d’avoir persévéré, d’avoir fait la connaissance de Sven le Borgne et de Skuld, et de tous les personnages qui gravitent autour d’eux, avec chacun leur importance quand on sait l’isolement des hommes dans ces bases du Grand Nord. La nature et la solitude sont au premier plan, et pour y survivre il faut avant tout une grande force mentale que Sven a su trouver. Bravo à l’auteur pour ce beau voyage.

 

Buchet-Chastel, août 2022, 468 pages, prix : 24,50 €, ISBN : 978-2-283-03603-7

 

 

Crédit photo couverture : © Patrick Leger / éd. Buchet Chastel

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Ordure - Eugene Marten

2 Janvier 2023, 15:46pm

Publié par Laure

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Stéphane Vanderhaeghe
Préface de Brian Evenson


 

 

Ma première lecture de 2023 est on ne peut plus déroutante. Le genre de livre brillant par le style mais répugnant par l'histoire. On ne peut pas aimer ce livre, on est même parfois tenté de l'abandonner tant il est glauque et dérangeant. Et pourtant, l'écriture dépouillée, précise, et les nombreux non-dits qui font sens pour le lecteur lui confèrent toute sa force.


Sloper est agent d'entretien dans un immeuble de bureaux quelque part aux États-Unis. Il ramasse les déchets des autres (le titre original est waste : déchets, gâchis) et récupère dans les corbeilles les restes de nourriture qu'il mange chez lui le soir, dans la cave qu'il loue dans la maison de sa propre mère. Car Sloper n'a pas accès à l'étage, il vit au sous-sol, et n'a d'échange avec sa génitrice que le loyer qu'il lui glisse sous la porte.


Tout bascule quand il découvre un corps qui bloque le vide-ordures sur son lieu de travail. Je n'en dis pas plus.


Un bijou de littérature dérangeante, qui évoque pour certains Chuck Palahniuk et Bret Easton Ellis (je ne les ai pas lus). Si vous aimez les feel-good books, passez votre chemin sans hésiter !


La préface de Brian Evenson dit très bien ce que j'exprime maladroitement :


p. 10 : "Ordure est un livre dont il faut faire l'expérience - pas un livre qu'on aime. Il faut le traverser, le vivre, le subir même : ce n'est pas quelque chose pour lequel on éprouve du plaisir. Il st doté de cette dimension viscérale avec laquelle il passe en revue, sans la moindre concession, les paramètres implacables d'une froide existence." [...] p. 13 : "Ordure est un livre puissant et original, une réussite majeure, qui montre de manière on ne peut plus authentique toute l'étendue d'un style minimaliste."

 


Emprunté par hasard en médiathèque où il était sur le présentoir des nouveautés.

 

Quidam éditeur, janvier 2022, 103 pages, prix : 13,50€, ISBN : 978-2-37491-253-0

 

 

Crédit photo couverture : Hugues Vollant et Quidam éditeur.

 

 

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Arpenter la nuit – Leila Mottley

16 Septembre 2022, 08:44am

Publié par Laure

Traduit de l’américain par Pauline Loquin

 

Kiara Johnson a dix-sept ans et une vie bien loin de l’insouciance adolescente dans ce quartier d’Oakland en Californie. Son père est mort, sa mère est internée, son frère aîné Marcus se laisse vivre en espérant devenir une star du rap, et son petit voisin Trevor, neuf ans, est souvent seul, sa mère junkie étant incapable de l’élever. Ses petits boulots ne suffisent plus à payer le loyer et à nourrir tout le monde. C’est un peu par hasard qu’elle tombera dans la prostitution, y voyant d’abord un argent facile détaché de toute sensation, jusqu’à être prise au cœur d’un réseau mené par des policiers sans scrupules.

C’est une piscine à crottes qui ouvre le roman et en donne le ton. L’ex de Dee, la mère de Trevor, y jette rageusement toutes les crottes de chiens qu’il a pu trouver dans les sacs plastiques des poubelles du coin. Une piscine que personne n’utilise et qui tait une histoire dramatique.

Dit comme cela, ça peut paraître glauque, sordide et déprimant. Et pourtant ! Quelle force dans le personnage de Kia, quelle maturité et beauté dans l’écriture ! D’ordinaire, je ne fais pas de lien avec la personnalité de l’auteur, mais là, il est à noter que ce premier roman a été écrit à l’âge de dix-sept ans, Leila Mottley en a aujourd’hui dix-neuf. Une courte postface de l’autrice explique comment elle s’est inspirée d’un fait réel pour montrer la vulnérabilité et l’invisibilité de ces jeunes femmes noires en danger permanent.

La lumière et l’espoir arrivent néanmoins, même si le roman reste grave… et beau à la fois. L’attachement de Kiara à Trevor et sa force pour l’élever, sa détermination à porter à bout de bras une famille disloquée, sans jamais se plaindre sur son sort, sont éminemment touchants.

Un très beau personnage pour un très bon premier roman.

 

Extraits :

p. 24/25 : « Maman accusait la prison de la mort de papa, ou plutôt elle accusait ceux qui avaient fait en sorte qu’il finisse là-bas, c’est-à-dire qu’elle accusait la rue. Papa, c’était ni un escroc ni un dealer et d’ailleurs je ne l’ai vu défoncé qu’une seule fois, un jour où il fumait un bang près de la piscine à crottes avec Oncle Ty. Mais peu importe, parce que tout ce que voyait maman c’était l’image du jour où papa s’est fait arrêter, des bouches distordues de ses amis quand les flics se sont pointés et qu’ils les ont plaqués contre les murs. Peu importe ce qu’ils avaient fait ou pas parce que maman avait besoin d’accuser quelqu’un ou quelque chose et qu’elle avait le cuir bien trop fragile pour en vouloir au monde lui-même, pour supporter le cliquetis des menottes, la facilité avec laquelle les flics les ont glissées aux poignets de papa. […]

Le cancer était tellement avancé qu’il n’y avait en fait aucun espoir que ça s’arrange, alors papa a dit non quand maman l’a supplié d’essayer la chimio et la radiothérapie. Il a dit qu’il refusait de partir en la laissant s’endetter à cause de ses factures d’hôpital.

Une mort rapide qu’on a trouvée particulièrement lente. »

 

p. 30 [avec une copine elles participent à des enterrements pour y manger à leur faim aux buffets] : « Les jours d’enterrement, c’est notre jugement dernier à nous : on joue aux voleuses mais en réalité on cherche juste une excuse à nos larmes, puis on se ressaisit, on mange jusqu’à ne plus en pouvoir et on trouve un coin où danser. Les jours d’enterrement, c’est l’apogée de nos anciens nous, l’occasion d’organiser nos propres commémorations pour ceux qu’on n’a pas enterrés comme il fallait. Masi les enterrements ont toujours une fin et on doit tous retourner à l’effervescence de la vie, alors je respire une dernière fois le parfum de cette pièce et je me relève. »

 

p. 169 : « Je crois que ce jour pourrait être celui que j’attendais. Le jour où mon frère va décider de redresser la tête et de réapprendre à tenir plus ou moins le coup dans cette vie. Le jour où il va poser sa tête sur mes genoux et me laisser le bercer. Il pourrait même me prendre la main ou me demander pourquoi j’ai des bleus en travers de la poitrine. Il y a des moments comme ça où j’ai l’impression d’être coincée entre la mère et l’enfant. Où j’ai l’impression d’être nulle part. »

 

 

Albin Michel, coll. Terres d'Amérique, août 2022, 401 pages, prix : 21,90 €, ISBN : 978-2-226-45664-9

 

 

Crédit photo couverture : © Narcisse © plainpicture / Ralf Mohr

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