Les jardins d'Hélène

premier roman

Que sur toi se lamente le Tigre – Emilienne Malfatto

24 Juillet 2021, 14:25pm

Publié par Laure

« Le médecin venait de Bagdad, ça s’entendait à son accent. Il était très jeune, cuivré sous sa blouse bleu ciel. Il a palpé mon ventre, doucement. Il avait les mains légères. Les coups lui ont répondu. Il n’a pas eu besoin de me poser de questions. Il s’est redressé, a retiré ses lunettes, les a essuyées longtemps sur un coin de sa blouse. Il a eu l’air beaucoup plus vieux, infiniment las. Il a remis ses lunettes, m’a regardée. Cinq mois, peut-être plus. L’infirmière ne bougeait pas. Ma fiche indiquait que je n’étais pas mariée. Alors c’était comme une sentence de mort. En une phrase, le médecin avait placé ma tête sur le billot. J’ai écouté ma sentence comme à travers du coton. Mon corps n’était plus que ventre. » (p. 20)

On ne connaîtra pas son prénom, seulement ceux de ses frères, de ses sœurs, le nom du fleuve qui coule près de chez elle, quelque part en Irak. Chacun prend part au récit, menant à la mort annoncée de la jeune mère qui a aimé hors mariage. Son amoureux est mort à la guerre. Son père est mort également, c’est donc son frère aîné qui se doit de sauver l’honneur de la famille.

En moins de quatre-vingts pages, Emilienne Malfatto livre un premier roman fort, à l’écriture économe et somptueuse, qui dénonce le poids du patriarcat : (p.72) « Les femmes de la famille doivent rester propres. Pures. Intouchées. Au prix du sang. Notre corps ni notre honneur ne nous appartiennent. Ils sont la propriété familiale. La propriété de nos pères et de nos frères. »

Une tension magnifiquement écrite vers une fin qu’on aimerait autre. Très beau premier roman.

 

 

Elyzad, septembre 2020, 77 pages, prix : 13,90 €, ISBN : 978-9973-58-122-8

 

 

Crédit photo couverture : © Emilienne Malfatto / design © Héla Chelli / et éd. Elyzad

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L’expérience du vide – Anne-France Larivière

13 Juillet 2021, 18:30pm

Publié par Laure

Louise est chanteuse dans un groupe, mais aux prises avec une situation familiale compliquée – elle paie les dettes de sa mère – elle se trouve contrainte de passer des concours et d’entrer dans la fonction publique territoriale, sur un poste de chargée de mission Culture et Territoires.

Dédale nébuleux et ubuesque, Louise découvre qu’elle remplace un agent qui s’est suicidé en se jetant du toit. Comme elle peine à récupérer ses dossiers, quelle vérité lui cache-t-on ?

Comme Zoé Shepard en son temps, Anne-France Larivière dresse un portrait au vitriol de la FPT, de ses nombreux process idiots et de son jargon incompréhensible qui brassent surtout du vide. Bien que l’action semble se dérouler dans une gigantesque collectivité (un Ministère de la FPE ou une région ou a minima un département dans la FPT), tout fonctionnaire retrouvera ici ou là des situations ridicules et chronophages auxquelles il est confronté. Les jours s’égrènent lentement pour Louise, comme le roman finit par tourner un peu à vide passé la moitié – on a compris le principe – la fin choisie n’étant guère réaliste, le soufflé retombe en cours de lecture. Dommage, ça faisait du bien de ruer dans les brancards.

 

 

Editions de L’Aube, mai 2021, 278 pages, prix : 19,90 €, ISBN : 978-2-8159-4226-3

 

 

Crédit photo couverture : © Editions de l’Aube

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Le ciel sans boussole – Watson Charles

7 Juillet 2021, 08:57am

Publié par Laure

Découvert au hasard d’un présentoir de bibliothèque, ce premier roman de l’auteur haïtien Watson Charles est d’une grande beauté.

Jackson et Rodrigue forment un duo des rues, vivant de peu au fil de leurs pérégrinations avec leur table de jeu sur l’épaule. Mais un jour Rodrigue meurt, et Jackson se retrouve seul, sans abri et sans ressources.

Ce texte traduit à merveille la chaleur écrasante de Port-au-Prince, la moiteur, la pauvreté, la corruption omniprésente, les inégalités, la misère du système de santé, mais il apporte aussi une lumière à travers la famille et l’amour, des liens distendus qui se renouent et l’éclat d’un amour inespéré. Le travail est rude, les conditions de vie difficiles mais la langue chaleureuse et poétique de Watson Charles nous rend son personnage très attachant. Une belle découverte.

 

 

p. 75 : « Jackson tergiverse, ne sachant que répondre.

- Tout le monde est malade dans ce pays. On vit avec la mort quotidiennement. Si on ne meurt pas en prison ou fusillé par le régime, alors on crève de faim. »

 

P. 115 : « Bien qu’âgé, Jackson continue de soutenir la fronde qui monte dans le pays. Il voit tout cela comme la seule chose qui peut lui rendre sa dignité et sa liberté trop longtemps menacées. Il sait qu’il n’est plus l’homme qu’il a été, celui qui errait à l’intérieur du pays dans le seul but du plaisir. Il regarde désormais la réalité avec beaucoup plus de hargne. Une autre vie naît en lui. Il se demande d’où venait cette énergie qui lui a permis de mener toutes ces luttes durant ces années. Il se souvient aussi des trafiquants de drogue qui pullulaient dans les campagnes du pays, bastonnant les petits paysans à coups de fusils et des camions remplis d’hommes en tenue militaire parcourant les plaines, pourchassant tous ceux qui refusaient de s’enrôler dans la milice. Il avait été témoin d’une époque où le populisme avait remplacé la dictature. »

 

Les éditions Moires, collection Lachésis, février 2021, 127 pages, prix : 15 €, ISBN : 979-10-91998-50-5

 

 

Crédit photo couverture : © Les éditions Moires

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S’aimer, malgré tout – Nicole Bordeleau

12 Mai 2021, 07:44am

Publié par Laure

Édith Lebeau Davis est PDG d’une grande entreprise, elle a trente-six ans et tout semble lui réussir, mais ce n’est qu’apparence. Un collègue envieux de sa place va la trahir en montant un mauvais plan, et chaque soir Édith, en souffrance, cache bien des secrets.

La première partie est vraiment prenante, et laisse le lecteur extrêmement frustré, car l’autrice a choisi une construction temporelle qui remonte les générations. On abandonne totalement Édith pour passer à la génération antérieure. Chacune des grandes parties dévoile l’histoire de la famille, à travers maladies et frustrations, et la boucle sera bouclée à la fin. L’insertion des journaux intimes du père apportent un côté encore plus romanesque à l’histoire, car ils sont un peu trop « écrits » pour être naturels. Mais qu’importe, on s’y laisse porter.

D’abord déçue de ce choix d’écriture surprenant qui semble rompre le rythme, j’ai finalement beaucoup aimé l’ensemble, pour les histoires de famille et de maladies qu’il raconte.

Je suis moins sensible à l’aspect « développement personnel » qui se déploie ici et là par des phrases que je trouve « clichés », à l’emporte-pièce et un peu faciles, comme s’il fallait ajouter un utilitaire à la fiction, mais si vous aimez ce type de roman, alors il vous apportera ce petit plus qui enrichit l’intrigue.

 

Roman québécois (canadien de langue française).

 

Flammarion, mai 2021, 397 pages, prix : 22 €, ISBN : 978-2-0815-1947-3

⭐⭐⭐⭐

Crédit photo couverture : © Pavel Abramov / iStock / et éd. Flammarion

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La chaleur – Victor Jestin

26 Mars 2021, 11:16am

Publié par Laure

 

Léonard a 17 ans, et passe des vacances caniculaires dans un camping des Landes. Le roman s’ouvre sur le décès d’un jeune, qui s’étrangle dans les cordes d’une balançoire. Il est témoin, il ne fait rien. Pire, il enterrera le corps. Ne dira rien. Dès lors monte une tension dramatique qui dure un peu plus de 24h, parlera-t-il ?

Le roman donne à voir le mal-être de l’adolescent, la chaleur écrasante, la difficulté d’être soi quand on ne partage pas l’attitude du groupe, la violence des actes et des envies, la première relation sexuelle, la difficulté des relations familiales.

Un premier roman tendu à l’extrême, raconté à la première personne, qui distille une attente angoissante, et une certaine empathie pour ce jeune garçon qui ne goûte pas à l’insouciance générale qu’impose la jeunesse en vacances.

Une écriture très maitrisée, un roman bref mais efficace.

 

 

Premier roman – Prix Femina des Lycéens 2019

 

Flammarion, août 2019, 138 pages, prix : 15 €, ISBN : 978-2-0814-7896-1

 

 

Crédit photo couverture : © éd. Flammarion

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Elle, la mère – Emmanuel Chaussade

9 Mars 2021, 11:27am

Publié par Laure

Ce premier roman singulier, s’il aborde un thème assez classique, le fait avec une originalité dans l’écriture, des phrases courtes, souvent nominales. C’est l’histoire d’une mère racontée par son fils, Gabriel, troisième enfant d’une fratrie de quatre, deuxième et avant dernier garçon. Le seul à être présent à l’enterrement qui ouvre le roman.

Il remonte la vie rude et violente de cette mère, dont on ne connaitra jamais le prénom, délaissée et rejetée de tous, car elle n’est pas de la même classe sociale que sa belle-famille. Pourtant elle ne manquera pas de courage et de force, mais sera souvent perdue et mal aimée.

Il y a des passages très durs, mais aussi toute la beauté de l’amour filial, qui redonne vie à cette femme.

Peut-être y verra-t-on une accumulation d’abus malheureux, qui font perdre un peu de force à l’ensemble, mais il y a aussi de somptueux passages, ceux sur l’alzheimère notamment. Et cette fin en boucle, qui donne envie de revenir immédiatement au début, ce cercle qui permet de se réapproprier davantage par une relecture ce texte vraiment intéressant dans son verbe.

A relire, indéniablement.

« Elle est la mère mais elle est restée une petite fille. Une petite mère à protéger et à gâter. Pour ses cinquante ans, le fils lui a dessiné et fait réaliser un bracelet en or gravé des prénoms entrelacés des êtres qui lui sont chers. Plus de trois cents grammes d’amour, trop lourds pour elle toute seule. Insupportable. Menottes d’amour impossible. Bijou jamais porté. Elle ne le mérite pas. La mère indine donne à sa fille tous ces noms gravés dans l’or. Le fils en est blessé, non pour le prix du cadeau mais parce qu’il comprend qu’il s’est trompé. Ce symbole de la famille est illusoire. La mère l’a compris bien avant lui. Elle sait que cette famille n’existe pas."

« La mère n’a aucune aversion. La mère aime d’instinct. Elle aime comme un animal. Sans réfléchir. Tout de suite, jamais ou pour la vie. Elle aime d’un amour vrai, d’un amour pur. Elle aime sans distinction. A vie. Elle aime sans différence. Enfants et amis aimés de la même façon. Aimés sans avantage. Elle est incapable d’aimer autrement. Elle écarte les gens toxiques. Des gens nuisibles lui sont imposés. (…) »

Ed. de Minuit, janvier 2021, 96 pages, prix : 12 €, ISBN : 978-2-7073-4671-1

 

Crédit photo couverture : éd. De Minuit.

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La rue qui nous sépare – Célia Samba

23 Février 2021, 15:37pm

Publié par Laure

Noémia a dix-neuf ans et partage une coloc avec son cousin Valentin et la sœur de celui-ci. Étudiante, elle croise chaque jour non loin de chez elle un jeune homme qui fait la manche au pied d’un supermarché. Dès les premières pages le ton est donné, c’est bien une romance qui s’annonce entre elle et Tristan, 21 ans, mais cet amour sera-t-il possible ? Comment annoncer autour d’elle qu’elle est amoureuse d’un SDF ? Comment surmonter les écueils inévitables car il n’est évidemment pas question de pitié… et comment les accidents de la vie peuvent-ils vous conduire là si jeune ?

Les deux héros vont apprendre à se connaitre, mais la réalité quotidienne de Tristan est complexe à appréhender, pas facile de supporter la violence bête et gratuite de quelques-uns.

Le monde de la rue est un sujet peu traité dans les romans, et le choix original de l’autrice est d’avoir proposée deux fins, l’une simple et évidente mais douloureuse, l’autre plus complexe et positive, mais aussi plus guimauve, ça n’en finit plus de finir. C’est ce qui m’a gênée dans ce roman : j’aime qu’un auteur d’une manière générale assume son choix et le fasse pour moi, je ne veux pas qu’on me laisse imaginer la suite d’une fin ouverte, encore moins choisir avec une fin alternative.

Ce premier roman d’une très jeune autrice (23 ans) s’inscrit dans la catégorie romance du young adult, avec quelques phrases guimauves un peu trop mielleuses caractéristiques du genre, heureusement assez rares, un  feel good facile à lire qui plaira à un large public « jeune » ou avide de bons sentiments réconfortants.

 

 

 

 

 

 

Hachette romans, janvier 2021, 384 pages, prix : 18 €, ISBN : 978-2-01-714021-4

 

 

Crédit photo couverture : éd. Hachette romans

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La soutenance – Anne Urbain

1 Février 2021, 19:15pm

Publié par Laure

Antoine a décidé d’arrêter sa thèse, mais ne parvient pas à l’annoncer à sa mère. Il se condamne lui-même à la terminer, entre cafés, derniers cours en tant que prof, BNF et procrastination. Il ne rejoindra pas sa compagne à Séoul pour mieux travailler, tout en accueillant à l’improviste son frère ainé, Dan, qui travaille dans la finance à Londres. L’un n’a pas le sou, l’autre le distribue, l’un est fidèle à son époque, un peu paumé, l’autre part en vrille. Comment trouver sa place dans cette famille qui semble désunie malgré les apparences ?

Choisi pour son titre et son sujet (la soutenance de mon fils est prévue dans 15 jours), je me suis longtemps demandé où l’auteur allait en venir. Ce roman apportait-il quelque chose de neuf ou d’intéressant à la littérature ? Je n’ai pas aimé les personnages, et pourtant, le ton m’a donné envie de poursuivre. La tragi-comédie prend le dessus, mais semble montrer aussi le grand désarroi d’une jeune génération perdue et sans repères, la déliquescence de la famille et de la communication en son sein. Une lecture intrigante mais mitigée pour ma part.

 

Premier roman

 

Ed. de l’Olivier, janvier 2021, 234 pages, prix : 18 €, ISBN : 978-2-8236-1697-2

 

 

Crédit photo couverture : © cedric@scandella.fr / éd. De l’Olivier.

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Sale bourge – Nicolas Rodier

20 Août 2020, 18:29pm

Publié par Laure

A 33 ans, Pierre est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales, assortis d'une mise à l'épreuve de dix-huit mois et d'une injonction de soins. Ainsi s'ouvre le roman.

Comment Pierre en est-il arrivé là, lui qui a été élevé dans une bonne famille versaillaise ?

Le retour sur son enfance et son adolescence, dans une expression aussi simple qu'épurée, fait froid dans le dos. Une enfance bafouée engendre-t-elle nécessairement la violence ?

Ce premier roman frappe par la dureté de ses propos, amenés de manière descriptive mais incisive on pense à Edouard Louis (en finir avec Eddy Bellegueule), dans un milieu social bourgeois tout autant délétère.

Si le cliché du premier roman aux accents auto-fictionnels est bien présent, Sale bourge s'avale d'une traite et laisse un goût amer, celui des silences accumulés qui font péter les plombs. Percutant.

 

p. 100 : "Il y a un tel écart entre nos principes et nos comportements".  Tout est là, dans cet écart...

 

 

Flammarion, août 2020, 213 pages, prix : 17 €, ISBN : 978-2-0815-1151-4

 

Crédit photo couverture : © Meyer / Tendance floue et éd. Flammarion

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Taches rousses – Morgane Montoriol

7 Avril 2020, 12:35pm

Publié par Laure

Taches rousses est un premier roman qui frappe fort en s’ouvrant sur des chapitres très crus mais voyons où ils nous mènent… D’un côté, Wes, un peintre torturé qui signe des tableaux d’une rare violence où les femmes sont mutilées, de l’autre, Beck, jeune comédienne qui vit aux crochets d’un senior qu’elle semble détester, et qui n’a de cesse de cacher ses taches de rousseur qui lui sont insupportables. Le sexe est partout mais il est malsain, en tous les cas ne véhicule rien de positif. En trame de fond la violence paternelle subie dans l’enfance de Beck, et la disparition de sa petite sœur Leah à l’âge de quatorze ans. Quand des meurtres en série mutilant des femmes surviennent dans le quartier de Los Angeles où vit Beck, quel lien faire entre Wes et le passé de la jeune femme ?

 

D’ordinaire, je suis incapable de dire « c’est bien écrit, ou c’est mal écrit » Pour moi, l’écriture coule toute seule et se fait invisible au profit de l’histoire, ou un style particulier émerge qui contribue à la beauté de l’œuvre, mais là, l’écriture accroche, me dérange. Ça manque de fluidité. Pour la première fois il me vient à l’esprit « c’est mal écrit ». L’usage abusif et inapproprié des virgules rendent les phrases incorrectes. Les descriptions nombreuses alourdissent inutilement le texte.

 

Quant au scénario, de même je suis d’ordinaire incapable de dénouer l’intrigue avant d’avoir fini de la lire, là elle est évidente, et se confirme au fil du texte. Point de surprise donc. Et cette noirceur, cette violence extrême, même si j’en entends la raison romanesque, je peine à l’accepter dans cette lecture. Est-ce le but, de montrer qu’un premier roman féminin peut aussi rivaliser dans le registre de la surenchère dans la violence ? Juste pour démontrer que la violence entraine la violence ? Ce qui n’est pas nouveau et un peu rapide ?

 

Bref, j’espérais autre chose de ce thriller.

 

 

Albin Michel, février 2020, 365 pages, prix : 21,90 €, ISBN : 978-2-226-44682-4

 

 

 

Crédit photo couverture : © Jovana Rikalo / Stocksy.com / et éd. Albin Michel

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