Quinqua, bibliothécaire, avec thé et chats. Je dépose ici les marques que mes lectures ont tracées.
Spécimen – Pauline Clavière
/image%2F0683481%2F20260526%2Fob_019bee_specimen.jpg)
Une jeune mère de famille fait garder son enfant par une assistante maternelle. Cette dernière est convoquée au poste de police au sujet de son propre fils, Rafaël, 19 ans, porté disparu.
Mina, la nounou, perdue et effarée, demande de l’aide à la maman du petit Lucas. La narratrice, romancière, accepte de l’accompagner et de lire le carnet laissé par Rafaël.
Très vite se dessine une affaire de pédocriminalité, qui va remémorer à la jeune maman de douloureux souvenirs, son amie d’enfance Laura, ayant brusquement disparu à l’adolescence et n’ayant jamais redonné signe de vie.
L'alternance des récits en très courts chapitres, surtout dans la première partie, en fait une lecture facile et rapide. 2 twists (prévisibles, car je les avais devinés) rendent le roman un peu moins convenu qu’il ne l’était jusqu’alors, le lecteur ayant souvent une longueur d'avance sur le récit.
La narratrice rencontre un psychiatre spécialisé qui lui explique qu’« Aujourd’hui plus de 30 % des gamins de dix ans passent plus d’une demi-heure par mois à mater de la pornographie. Voilà les derniers chiffres de l’Arcom en 2023. Le monstre social ce n’est pas un seul gamin avec une sexualité déviante, ils sont des milliers. » (p. 337). La société et l’absence ou l’insuffisance de protection des mineurs qui en font des « monstres » sont tout autant responsables.
Le procès permet aussi à l’accusé de s’exprimer et cette partie est réussie dans l’expression des différents points de vue. L’analyse des faits démontre toutefois que ces affaires de pédocriminalité ne sont jamais simples.
Ayant compris les retournements de situation, j’ai trouvé le roman moins exceptionnel qu’annoncé, mais la construction en imbrications fonctionne et invite à la réflexion au-delà du tout noir ou tout blanc.
Extraits :
p. 251 : « Un matin à la radio, je tombai sur une émission dédiée à Romain Gary et cette phrase de La Promesse de l’aube. La littérature est le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer. Ayant passé le plus clair de mon existence à chercher mon strapontin à moi dans un coin de ce monde, la formule a fait mouche. Si les auteurs sont ces errants sans cesse en quête d’un lieu où être, qu’en est-il de ceux qui peuplent leurs romans ? Si Gary était en face de moi, il pourrait répondre à cette question. Tout bien considéré, nos bibliothèques seraient des endroits bien infréquentables, truffés d’existences condamnées sans cela à errer dans les interstices. Un sas entre les hommes et les monstres. »
p. 352 : « L’amitié est un sentiment qui, comme l’amour, se nourrit du moindre signe. La plus petite attention marque l’intérêt de l’autre à votre égard. Et vous voilà récompensé. De ce point de vue, l’amitié est une drogue ».
Éditions Grasset, mars 2026, 403 pages, prix : 24 €, ISBN : 978-2-246-84610-9
/image%2F0683481%2F20260526%2Fob_77d264_stars-3-5-v45687331.jpg)
Crédit photo couverture : © éditions Grasset
L’anniversaire – Andrea Bajani
/image%2F0683481%2F20260526%2Fob_b8c9a6_l-anniversaire.jpg)
Dix ans après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme revient sur ce qui l’a conduit à ce choix : la violence sourde ou parfois explosive de son père, l’emprise que celui-ci a sur sa femme (la mère du narrateur) et ses enfants. Il décrit d’une manière extrêmement froide, détachée, le comportement du père et l’effacement total de la mère. S’en libérer ne pouvait que se traduire par un départ.
J'ai aimé l’analyse de la situation, la précision de l'écriture, jusque dans sa ponctuation, chaque mot choisi est le bon, le registre lexical est fort (concentrationnaire, déportation, voir extraits ci-dessous). Ce choix réfléchi et soutenu rend la lecture exigeante, mais permet d’être au plus juste.
Pour moi, l’anniversaire est un "grand" livre. Ou comment la littérature, peut, par la langue, dénoncer sans larmoyer, affirmer et déranger.
Extraits :
p. 45 : « L’essentiel était pourtant ailleurs : grâce à son emploi au supermarché, elle avait quelque chose à raconter, ce qui n’était jamais arrivé auparavant et qui n’arriverait plus ensuite. Elle parlait des clients qu’elle avait servis, des tâches ordinaires que comportait une journée dans le magasin. Des tâches ordinaires, mais extraordinaires pour elle qui les vivait et pour nous qui l’écoutions. A bien y réfléchir, ma mère fut la seule à faire entrer, le temps de quelques mois, la réalité d’une province dans ce qui constituait en tout point un petit univers concentrationnaire. »
p. 53 (déménagement dans le Nord) : « Il est difficile de définir l’impression qu’un changement si radical suscita chez ma mère. Je ne crois pas qu’elle l’interpréta uniquement comme une déportation ; peut-être était-elle rassurée de voir mon père prendre la situation en main. »
p. 67 « Tel fut, je le crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose. »
p ; 100 : « Quant à ma mère, l’absence de peur qu’elle ressentait pour mon père lui garantissait une zone franche de malheur imperturbable. Voilà pourquoi, comme je l’ai déjà dit, ma mère était plus forte que mon père ; au fond, elle gagna le match qui s’opposa à lui. Et perdit celui qui l’opposait à la vie. Mon père réduisit en poussière et débris toutes sortes de liens, familiaux ou non. Il transforma l’existence de sa femme en un désert sans vie à l’horizon. Si ce n’est qu’elle était la seule capable d’habiter ce désert, la seule à avoir exprimé une renonciation aussi totale, aussi définitive, à tout. »
p. 109 : « c’était désormais une évidence : tout lui échappait, et, dans le système concentrationnaire qu’il avait construit, il ne lui était plus resté que sa mère à invoquer et la mienne à garder sous son emprise. »
p. 138 : « Est-il possible d’abandonner ses propres parents ? Ou mieux, est-il possible de se dérober à eux, tout simplement en effaçant son corps d’un geste net et définitif ? Et de les condamner à vivre, jusqu’ à la fin de leurs jours, pour ainsi dire, avec un membre fantôme ? On ne peut pas donner ce genre de réponse de manière affirmative. On peut juste le mettre à exécution, et c’est ce à quoi je m’employai avec la pondération définitive que seul l’instinct accorde, car autrement la raison, apeurée, reculerait. »
p. 153 (…) j’étais reconnaissant à la thérapeute (…) de m’avoir expliqué que l’une des façons d’exprimer la violence était la destruction, mais que l’autre, plus importante et pour ainsi dire vertueuse, était la précision. Ce fut une sorte de chant funèbre. »
Gallimard, coll. du monde entier, janvier 2026, 153 pages, prix : 19 €, ISBN : 978-2-07-308338-8
/image%2F0683481%2F20260526%2Fob_71bec1_stars-4-5-v7092073.jpg)
Crédit photo couverture : © éd. Gallimard
Une histoire – Edouard Manceau
/image%2F0683481%2F20260516%2Fob_84e91a_une-histoire-manceau.jpg)
« Pour faire une histoire, il faut toujours un point de départ. » C'est le sous-titre de l'album.
C’est une évidence. Prenons-la au sens propre. L’auteur propose donc 2 points : un vert et un bleu. (Là inévitablement, on pense à Hervé Tullet et à ses ronds). Lequel choisissez-vous ? « C’est parti pour le vert ». L’histoire se construit. Il faut du temps, de la patience, comme dans la vie. Vous ne naissez pas déjà adulte n’est-ce pas ?
Laissons l’histoire prendre sa place dans le livre. L’histoire, et l’illustration bien sûr, indissociable. Un ourson, un écureuil, des oiseaux. La nature, l’amitié, des bonheurs simples. Mais parfois, la peur, la sidération surgissent. Page noire. Un méchant s’invite. Ici il est incarné par un loup, c’est un album jeunesse, ne l’oublions pas. Mais libre à vous d’imaginer le remplacer par tout autre chose : la montée du fascisme, du totalitarisme, ou ce que vous voulez. L’histoire continue, ailleurs, autrement. Vous avez le droit de lutter et de continuer à rêver.
On vous laisse la surprise de la chute. Mais rappelez-vous, il y avait deux points. Un vert et un bleu. Construisez vos histoires, il suffit… d’un point de départ. Le reste n’est qu’imagination, rêve, création… et littérature.
Dès 4 ans
Feuilleter l’album : ici
Éditions sens dessus dessous, avril 2023, 61 pages, prix : 14,90 €, ISBN : 978-2-38507-004-5
/image%2F0683481%2F20260516%2Fob_894ab3_stars-4-5-v7092073.jpg)
Crédit photo couverture : © Édouard Manceau et éd. Sens dessus dessous
/image%2F0683481%2F20161028%2Fob_56b2ff_chaussette.jpg)
/image%2F0683481%2F20260508%2Fob_002747_maintenant-elle-danse.jpg)
/image%2F0683481%2F20260518%2Fob_2fb249_tout-mais-pas-beyrouth.jpg)
/image%2F0683481%2F20260518%2Fob_7ef466_supergau.jpg)
/image%2F0683481%2F20260518%2Fob_21a140_une-histoire-manceau.jpg)
/image%2F0683481%2F20260525%2Fob_269d03_karl.jpg)
/image%2F0683481%2F20260525%2Fob_237623_punk-a-sein.jpg)
/image%2F0683481%2F20260525%2Fob_6bacd5_lady-w.jpg)
/image%2F0683481%2F20260525%2Fob_6e2d73_specimen.jpg)
/image%2F0683481%2F20260525%2Fob_5e4362_l-anniversaire.jpg)
/image%2F0683481%2F20260525%2Fob_4bd38d_l-entroubli.jpg)
/image%2F0683481%2F20260504%2Fob_cc2472_tkt-dvd.jpg)
/image%2F0683481%2F20260504%2Fob_17c4c9_diable-prada.jpg)

/image%2F0683481%2F20260518%2Fob_edb3e2_ditesluiquejelaime.jpg)