L’immontrable – Pauline Delabroy- Allard
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La collection Camera Obscura, chez Julliard, consiste à écrire un récit à partir d’une photographie. Ici, la photographie est immontrable, car elle est l’autoportrait de deux mères tenant dans leurs bras leur nouveau-né mort. L’illustration choisie est donc un cliché représentant une reproduction du tableau Le Nouveau-Né, de Georges de La Tour (17e s.) avec une bougie et un vase contenant deux fleurs.
On ne peut pas donner à voir la photo de la mort dans notre société, et encore moins de la mort d’un bébé.
L’autrice et sa compagne S. attendent un enfant. La grossesse est joie, jusqu’à la découverte d’une inquiétude à l’échographie, au parcours de l’IMG (interruption médicale de grossesse), et à la naissance de Jacob, à qui il fallu donner la mort à l’âge de 7 mois de grossesse, avant de le faire naître.
Ce récit est une beauté rare, précieuse, indispensable. Si intime et si universelle à la fois dans ce qu’elle dit de la perte d’un bébé mort avant de naître (n’être ?) et déjà si aimé.
J’y ai tant retrouvé de ma propre vie, tant pleuré à chaudes larmes. Merci, merci Pauline Delabroy-Allard de partager ce moment si personnel et si bienfaisant pour toutes les mères ayant vécu une IMG ou tout autre deuil périnatal. On n’en parle pas encore suffisamment en France. « En 2019, en France, le taux de mortalité périnatale – soit le nombre d’enfants nés sans vie, par mort fœtale spontanée in utero, interruption médicale de grossesse (IMG) ou morts au cours des sept premiers jours de vie, rapporté à l’ensemble des naissances à partir de vingt-deux semaines de grossesse – représentait 10,2 ‰ des naissances. Le deuil périnatal touche ainsi chaque année près de 7 000 femmes et couples. » (Le Monde, 14 oct 2023) (10.2 pour MILLE hein, pas pour CENT)
Ce que j’ai aimé dans ce récit, au-delà de ce qu’il relate, c’est l’analyse que fait l’autrice de la photographie et de sa place dans notre quotidien (surtout depuis les smartphones !), de son rapport à l‘image qu’elle prend mais aussi à l’écriture, à leur différence, à leur complémentarité dans l’expression de soi et du monde.
Un indispensable, que je déconseillerai bien évidemment d’offrir à une femme enceinte ou souhaitant l’être (car si 1,02% des grossesses conduisent à un deuil périnatal, les 99% des autres se passent bien, du moins physiologiquement, inutile d’inviter à la peur), mais que toute femme et tout homme, qu’il.elle soit confronté.e ou non au sujet peut découvrir ; pour la réflexion sur les milliers de photos qui dorment dans nos téléphones, et pour son rapport à nos vies.
Extraits :
« J’ai appris à me méfier de mes propres yeux. A vérifier. A recadrer. A chercher des confirmations. J’ai compris très tôt que je ne savais pas voir. Que je n’étais pas fiable. J’ai appris à compenser en observant autrement. Je ne pouvais pas compter sur mon acuité, alors j’ai développé autre chose, une forme de regard intérieur, de regard qui enregistre, pour me repasser le film plus tard, prendre le temps de comprendre ce que mes yeux perçoivent trop lentement. Je note les détails minuscules, avec l’impression d’être à la fois dans ma vie et en train d’en faire le compte-rendu […] je ne veux pas oublier. Parce que si c’est là, c’est que ça a eu lieu. La photographie, c’est mon œil de secours. Une paire de lunettes pour mon cœur. C’est peut-être pour ça que j’ai toujours aimé les photos légèrement ratées, aux cadrages bancals, aux reflets qui troublent la surface. Elles ressemblent à ma vision naturelle du monde. Une vision trouée, imparfaite, toujours sen train de chercher la mise au point. La photo devient le témoin muet de mes perceptions incertaines. Je crois que c’est à cause de ça que je n’ai jamais cru à une vérité simple. Et pourtant, la vérité aussi, je la cherche, je la traque. »
« Je vis avec cette forme sourde d’angoisse qui s’est insinuée en moi il y a des années, imaginer que ce qui n’a pas été capturé n’a pas vraiment eu lieu. Ce soupçon prend de plus en plus d’ampleur avec les années et la surabondance médiatique. L’événement non photographié devient presque suspect. S’il n’en reste pas de trace, peut-on affirmer qu’il a eu lieu ? Tout se passe comme s’il y avait là une sorte de glissement ontologique : le vécu sans image se sent amputé de sa preuve. Prendre une photo revient à donner une réalité plus nette, plus durable, à ce qu’on a devant soi. Et ne pas photographier, alors ? C’est courir le risque que cela se dissolve, dans la mémoire comme dans le monde.
L’image est convoquée comme preuve du réel : preuve que l’enfant a marché, que le grand-père a souri, et que oui, l’amour a existé. [… l’image] est aussi interprétation. L’image montre, certes, mais elle fige, découpe, isole. Elle dit « cela a été », mais elle ne dit jamais exactement comment cela était. C’est vain de penser que tout pourra infuser dans l’image. On le sait, l’émotion, le mouvement, le hors-champ, tout cela échappe. »
« Je voudrais interroger mon désir de preuve. Photographier, est-ce pour me souvenir ? Ou pour me convaincre ? Est-ce pour témoigner, ou pour conjurer une peur plus grande : celle de la dissolution du monde ? Cette obsession de la trace, ce besoin de tout documenter, je le sens, je l’éprouve, peut devenir une forme de fétichisation du réel. Je garde les photos plutôt que de m’autoriser à vivre la perte, y compris la perte de la mémoire. »
« Le monde se fissure, le réel me traverse brutalement. Il me mord comme un chien enragé. Une photo ne retient pas la vie. Un mot ne repousse pas la mort. Pourtant, c’est tout ce que j’ai. »
« Ce n’est pas un secret, cet autoportrait, c’est pire qu’un secret. Les secrets, on peut les partager. L’image fantôme frappe en moi de manière sourde et répétée, elle réclame quelque chose. Pas d’être exposée, pas d’être exhibée. Elle exige d’être transformée, d’être déplacée, d’être traduite. Elle me pousse à écrire pour comprendre, écrire pour traverser, écrire pour survivre ? Je veux écrire ce livre comme on développe une pellicule, lentement, avec soin. Dans le noir. »
« Écrire, c’est décider. Je décide que Jacob n’est pas une absence, ne sera jamais un silence. Sur l’autoportrait, rien de tremble, rien ne respire, rien ne bouge. La photographie ment. Elle donne à croire qu’on est en paix, que c’est possible d’être en paix. La photo est instant. L’écriture est durée. J’ai pris la photo. C’est moi qui ai fait l’autoportrait. Je l’ai prise pour ne pas sombrer, pour me convaincre que c’était bien arrivé, pour retenir l’instant dans la pince rigide de l’image. Mais une fois la photo prise, je me suis retrouvée face à un mur. Je l’avais, cette preuve. Et après ? Elle ne disait rien de ce que je sentais (…) Elle ne disait rien de la morsure dans ma poitrine, du cri qui ne sortait pas, du vertige. Elle gelait. Elle n’autorisait aucune fuite. Écrire me permet de recommencer, de revenir, d’élargir, d’approcher, de reculer, d’échouer, de reprendre, de trébucher, de tâtonner. Écrire me permet de dire ce que la photo n’a pas su prendre, toute l’histoire d’avant, toute l’histoire d’après, ce qui s’est ouvert en moi, ce que j’ai perdu, ce que j’ai vu, ce que je n’ai pas pu dire. Ce que je ressens maintenant. Écrire, c’est relire, et relier. »
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éditions Julliard, coll. Camera obscura, 22 janvier 2026, 272 pages, prix : 21,50 €, ISBN : 978-2-260-05753-6
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Crédit photo couverture : © éd. Julliard
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