Lady W - Jean-Philippe Blondel
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Février 2005. Fabrice Cami et sa femme Clara sont tous deux enseignants, parents de deux filles de 6 et 4 ans. Un brin débordés et épuisés, comme tous les jeunes parents. A trente-huit ans, Fabrice est au faîte de sa carrière (il est prof dans un lycée) et a déjà publié quatre romans qui rencontrent un beau succès d’estime. Lorsqu’il se retranche dans sa petite pièce minuscule, nul n’a le droit de le déranger. « Il écrit ». Enfin depuis quelque temps, il lit, surtout. Sur Internet. Un phénomène nouveau a vu le jour : des passionnées de lecture – oui ce sont surtout des femmes – partagent leurs coups de cœur sur la toile : c’est le début de la blogosphère littéraire. « Elles étaient libraires, bibliothécaires, documentalistes, professeures, même si on trouvait aussi dans cet univers virtuel des étudiantes, une avocate, deux photographes, trois généralistes à la retraite, une infirmière – un inventaire à la Prévert. Et puis des auteurs, bien sûr – et là, le masculin l’emportait sur le féminin. Des auteurs comme lui, en mal de reconnaissance. Des auteurs dont les noms restaient inconnus du grand public et qui traînaient, le soir, à la recherche d’avis sur leurs œuvres, de signes d’attachement, d’indication prouvant que cela n’était pas un immense gâchis.
La blogosphère, comme toutes les nouveautés virtuelles, était alors un univers à la fois addictif et vaporeux, règne des pseudonymes plus ou moins alambiqués. » (p.15)
C’est en surfant ainsi qu’il tombe sur le blog de la mystérieuse Lady W. Elle se dit écrivaine et relate sa vie parisienne ainsi que ses échanges piquants avec son éditeur. Mais il n’y a pas que Fabrice qui est accro à son blog, Kevin aussi, jeune étudiant de dix-huit ans, poète à ses heures, qui tient lui-même un blog intitulé « Vu du bout de ma lorgnette ». Et puis il y a Hélène, bibliothécaire, « une fidèle des fidèles, elle aussi. » Hélène est divorcée, seule avec trois enfants encore jeunes, « Elle se bat au quotidien pour tout tenir de front. Le travail, l’éducation des enfants, le ménage, les courses, même le bricolage – elle se dit parfois qu’elle aurait dû devenir plombier. Elle se voit comme une Mère Courage, la tête haute et le verbe fort. » (p. 29) Pour elle, « La découverte de la blogosphère avait été une vraie révélation. Hélène avait eu l’impression d’être Alice, au fond du trou, trouvant la petite clé qui permettrait d’ouvrir sur le jardin merveilleux et cruel de la Reine du jeu de cartes. » (p. 32)
Elle s’était d’ailleurs elle-même lancée dans l’aventure du blog. « Elle avait opté pour un nom évocateur de paix et de douceur – A l’ombre du laurier -, Laure étant son deuxième prénom. (p. 34)
Et pour parfaire le quatuor, il y a Chloé. Journaliste dans une émission culturelle à Radio France. « Chloé ne se rappelle plus le dernier roman qu’elle a lu jusqu’au bout. Pour l’émission, bien sûr, elle feuillette. Et puis elle a Juliette, qui, elle, travaille sur l’exemplaire reçu, corne certaines pages, stabilote des passages, et glisse un résumé. C’est un jeu de dupes où personne n’est dupe. L’auteur suppute que celle qui l’interviewe ne connaît que les grandes lignes de l’histoire qu’il a racontée et fait avec. » (p. 46)
Ces quatre-là, à un tournant de leur vie personnelle, vont se rencontrer autour d’une idée folle : partir en quête de cette mystérieuse Lady W. En route pour San Sebastian, au volant de la 206 verte de Fabrice. Le voyage est le temps de l’observation chère à Blondel de l’intimité de ses personnages, de leur rapport à la vie.
Les lecteurs les plus fidèles aimeront les clins d’œil à Accès direct à la plage, à This is not a love song, à Café sans filtre, au Passager de l’été, et à d’autres sans doute, voici pour ceux qui me viennent en tête.
C’est un roman hommage à l’écriture aussi (qui écorche d’une griffe à peine sortie la vanité des écrivains, mais leur vertige face à la page blanche également), à la lecture, à la littérature et à ses passeurs. Qui parfois se rencontrent, dans ce roman, sur la toile, ou dans la vie. Bibliothécaires et journalistes reçoivent les auteurs, partagent leurs coups de cœur.
Un roman qui aborde l’anonymat du web, l’incertitude de qui se cache derrière son écran et un pseudo qui ne veut rien dire.
C’est un roman plus confidentiel, qui touchera d’abord les dinosaures du web, ces blogueurs du début des années 2000, un temps que les moins de vingt ans etc., les tiktokeurs d’aujourd’hui n’y comprendraient goutte.
Une nostalgie pas si mélancolique car on rit souvent dans les dialogues enlevés de ce voyage improbable.
Et la fin, vingt ans plus tard, mars 2025 dans le temps de la fiction, est une belle réussite. Travaillée, intéressante, intelligente. Délicate, et pleine de sens. On retrouve le Blondel qui a fait grandir tant d’adolescents, pour qui l’homosexualité n’est plus un sujet timide aujourd’hui et c’est tant mieux.
Je les quitte à regret et espère de tout cœur qu’ils sauront éveiller votre curiosité. Quant aux blogueurs de la première génération dont je suis, ils ne pourront que s’y retrouver avec bonheur ! Lady W., quand vous voulez ! 😊
Extraits :
« - Mais alors, pourquoi tu es venu, si tu penses que tu serais mieux en famille ?
Bonne question. J’imagine que c’est une sorte de tournée d’adieu silencieuse. Je reste quelques jours avec des gens qui ont été importants pour moi et qui comptent dans la chaîne de la littérature. La jeunesse, les médiathèques, les journalistes. » (p. 120)
« Et l’autofiction ?
Fabrice tique, et Kevin ne peut s’empêcher de sourire.
Ils ont déjà échangé à ce sujet. Fabrice n’arrive pas à comprendre exactement de quoi il retourne. Il a l’impression d’écrire des romans du quotidien, se basant sur des éléments de fiction ou des récits empruntés à des amis, ses voisins, les membres de la famille de sa femme, et de les mélanger avec des bribes d’autobiographie. L’ensemble crée un univers parallèle mais familier dans lequel l’intrigue se meut… » (p. 146/147)
Acheté avec plaisir en librairie indépendante le jour de sa sortie, à l’encre bleue, loin de chez moi. Où toute la famille a fait des emplettes, et où nous avons bien amusé la libraire avec nos 5 paiements successifs, chacun trouvant toujours un livre et une jolie carte à ajouter. J’adore cette famille a dit la libraire, et nous nous adorons cette librairie, où je reviendrai quand je serai chez ma fille, tout le personnel y est très accueillant et la librairie bien agréable. (Et ô danger, il y a la fourmi juste à côté, où nous y avons laissé quelques passages de CB aussi !)
(Lu sur épreuves numériques pro en mai 2026)
Éditions Buchet-Chastel, 20 août 2026, 203 pages, prix :20.00 €, ISBN : 978-2-283-04185-7
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