Les jardins d'Hélène

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La première pierre - Pierre Jourde

10 Septembre 2013, 07:25am

Publié par Laure

Dans la première pierre, Pierre Jourde revient sur les réactions violentes à son égard et envers sa famille, après la publication de son précédent livre sur son village, « Pays perdu » (L’Esprit des péninsules, 2003), livre jugé injurieux et dénigrant par une bonne partie de la population. Pour le lecteur qui ne connait pas ce livre (pas plus que les références faites à Pays éperdu de Bernard Jannin, qui devait déjà être une première réaction), il est difficile au début de se repérer. Néanmoins très vite deviennent intéressantes les réflexions sur le rôle de la littérature, la perception et interprétation par l’autre de la fiction, les raisons (motivations intimes ou objectifs) de l’écriture. Ainsi très vite aussi le lecteur se pose cette question : le rôle de la littérature est-il de régler ses comptes ? Car malgré les propos passionnants sur les fonctions de la littérature, c’est ce sentiment qui domine : un règlement de comptes par livre interposé. Peu importent les faits propres à l’auteur (c’est un récit personnel) qu’ignore de toute manière le lecteur et dont il se moque un peu, c’est l’enjeu littéraire même qui est au cœur du livre qui est intéressant. Dommage qu’il sente un peu trop le souffre.

Qui a jeté la première pierre ? Je ne suis pas sûre que le lecteur s’en préoccupe.

p. 27-28 : « […] depuis très longtemps, au moins depuis ta naissance, devait circuler dans le pays une histoire, parmi les innombrables histoires, t’attribuant une origine adultérine, sans que ni toi ni tes proches ne soient au courant de cette fiction secrète. Et cette faculté qu’a le village d’engendrer de la fiction, de se composer de fiction, tu allais encore la vérifier. »

p. 50 « Tu as été amputé de toi-même. D’un lieu qui est toi-même. Tu ignorais que c’est un livre qui effectuerait cette douloureuse opération. Pas tout le lieu, mais une grande partie de lui, à présent, te rejette. La littérature sépare, comme le scalpel, c’est là son premier effet. Elle sépare, et puis elle recompose aussi. »

p. 106 : « Un livre n’est pas fait pour admettre les choses telles que nous les rangeons dans l’ordre nécessaire de la vie. Il revient sur le passé, et sur les morts aussi, donc, parce qu’il ne peut pas épuiser la pensée que ce qui a été soit rendu au néant. Pour le livre, le passé vit autant que le présent. »

 

Lu en juillet 2013 dans le cadre de l’opération « on vous lit tout ! »  proposée par Libfly.com et le Furet du Nord, qui offre à ses contributeurs des lectures de la rentrée littéraire en avant-première.

 

Gallimard, septembre 2013, 189 pages, prix : 17,90 €

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Crédit photo couverture : © éd. Gallimard

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Sauf les fleurs - Nicolas Clément

1 Septembre 2013, 13:03pm

Publié par Laure

Après monde sans oiseaux de Karin Serres, et Esprit d'hiver de Laura Kasischke, voici mon nouveau coup de cœur de la rentrée, un choix au hasard dans une liste de titres, une surprise, auteur inconnu, 1er roman, et une plume : quelle plume !

 

Première phrase : « Nous étions une famille de deux enfants, plus les parents. Je m'appelais Marthe, mon frère s'appelait Léonce, né un mensonge après moi. »

Curieux imparfait qui d'emblée m'intrigue. Un peu plus bas sur la première page : « Aujourd'hui, il me reste peu de mots et peu de souvenirs. J'écris notre histoire pour oublier que nous n'existons plus. »

 

Marthe raconte, de 12 à 20 ans, l'enfance balayée par la violence d'un père, la violence conjugale fatale envers sa mère, son amour inconditionnel pour son petit frère, l'espoir à travers un amour neuf, le départ vers Baltimore, et le drame, encore. Mais dans cette succession de drames perce la lumière apportée par une écriture somptueuse, poétique, imagée, métaphorique, épurée jusqu’à l'os.

 

Car si le sujet paraît banal (ce n'est sans doute pas le premier roman sur l'enfance malheureuse et la violence paternelle), le traitement fait toute la différence. Si d'ordinaire on est dans le roman distrayant, aussi grave soit le sujet, ici on est dans la littérature, la vraie, belle, grande, et noble. Marthe ne s'y trompe pas, en cherchant la résilience dans la traduction d'Eschyle.

 

Un texte magnifique, hors des sentiers battus et rebattus, comme quoi le choix des mots peut faire la magnificence d'une histoire : une phrase brève dit tant par la puissance de ce qu'elle évoque de non-dits …

Et pour ceux qui en doutaient encore, seule la maîtrise de la grammaire permet de percevoir toute la portée d'une phrase où seules les désinences verbales permettent de comprendre qui parle. Troublante alternance de la troisième personne (ce que fait le père) et de la première (le récit de Marthe) dans une même phrase, et les majuscules en milieu de phrase qui disent simplement l'insertion du dialogue :

p. 35 « Papa serre les poings ; je ne bouge pas. Frôle la cuisinière ; ne comprends pas ce qu'il fait. Saisit la marmite en train de cuire ; retiens ma respiration. Lance la marmite sur mes jambes ; sens la lame bouillante percer ma peau. Sourit ; entends Léonce crier Tu laisses ma sœur tranquille ! Vois la porte s'ouvrir ; dis Maman, N'entre surtout pas, Sauve-toi. »

 

75 courtes pages, mais d'une telle force et beauté qu'il n'en était besoin de plus.

 

Oubliez la ronronnante Amélie et préférez les vraies beautés de la rentrée (enfin faites ce que vous voulez hein !)

 

 

Buchet-Chastel, coll. Qui Vive, août 2013, 75 pages, prix : 9 €

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Crédit photo couverture : © éd. Buchet-Chastel

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Manuel de survie à l'usage des incapables - Thomas Gunzig

26 Août 2013, 08:07am

Publié par Laure

Le début du roman est aussi alléchant qu’intrigant. Le lecteur se trouve embarqué à bord d’un baleinier avec Wolf  pour la quête du St Graal : la pêche à la baleine, que personne jusqu’alors n’a réussi à capturer. Et que croyez-vous qu’il se passât ? Mais la baleine ne vaut rien, car elle possède un numéro de série posé par la marque Nike. Eh oui, tous, hommes comme animaux ont désormais un code génétique modifié placé sous copyright. Pour un début qui décoiffe, c’est plutôt réussi !

Mais c’est au supermarché que les aventures vont se dérouler, entre licenciement abusif, hold-up, vengeance, avec une brochette de personnages hors normes (Blanc, Brun, Gris, et Noir qui sont quatre jeunes loups au propre comme au figuré, auteurs d’un hold-up sanglant qui cherchent à venger ensuite le décès de leur mère)

Si la première moitié m’a séduite par son côté burlesque, étonnant et décalé, sa vision à peine anticipée de notre monde devenu fou, j’ai trouvé au bout d’un moment que l’histoire tournait quand même un peu en rond. On va jusqu’au bout néanmoins, mais le récit s’essouffle et perd de son intérêt (pour moi du moins) Dommage car l’univers créé était prometteur, le supermarché comme allégorie du monde capitaliste est bien vu et à peine poussé à l’extrême, j’ai découvert Thomas Gunzig par cet ouvrage et serai sans doute tentée d’aller voir ce qu’il a fait d’autre, car les histoires qui « surprennent » vraiment ne sont pas si courantes.

 

Extrait : p. 105 « Les centres commerciaux prospéraient sur la misère. Pour vendre aux pauvres, ils avaient embauché d’autres pauvres qu’ils faisaient bosser à des cadences infernales. Ça maintenait le taux du chômage dans des chiffres que les hommes politiques jugeaient acceptables pour leur image de marque, ça épuisait tellement les travailleurs qu’une fois rentrés chez eux ils ne pouvaient que très difficilement penser à autre chose qu’à bouffer une moussaka surgelée, boire un coup et s’endormir devant la télé. C’était une bonne façon de maintenir la paix sociale. En fait, il n’y avait qu’une seule loi : l’hyper-productivité, mesurée en euros par heure travaillée. »

 

Au Diable Vauvert, août 2013, 420 pages, prix : 18 €

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Crédit photo couverture : © Au Diable Vauvert

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Monde sans oiseaux - Karin Serres

25 Août 2013, 07:33am

Publié par Laure

Déjà reconnue en littérature jeunesse et en théâtre, Karin Serres signe avec Monde sans oiseaux un somptueux roman de littérature générale. Entre violence et sensualité, noirceur et luminosité, poésie et fantaisie, ce monde qui tend vers une fin sombre brille par la maîtrise de son récit et de son écriture !
Dans un pays inconnu probablement nordique, à une époque indéterminée qui pourrait être contemporaine, les oiseaux ont disparu. Ils ne volent plus dans le ciel, tout comme les volatiles de basse-cour que l'on mangeait ont disparu. Petite Boite d'Os raconte le périple de sa vie : de sa naissance sur le sol d'une chambre jusqu'à un âge très avancé, elle raconte ceux qui l'entourent dans ce paysage où le lac, les poissons et les morts ont une place importante. Traditions ancestrales, drames de la vie, rudesse, cochons domestiqués, le lecteur est surpris et charmé par cet univers unique et étonnant.
Un roman dont la brièveté (122 pages à peine) n'entache en rien la parfaite concision et la remarquable qualité. Un premier coup de cœur dans cette rentrée littéraire !


Lu en juillet 2013 dans le cadre de l’opération « on vous lit tout !»  proposée par Libfly.com et Furet du Nord, qui offre à ses contributeurs des lectures de la rentrée littéraire en avant-première.


éd. Stock, coll. La Forêt, août 2013, 122 pages, prix : 12,50 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : éd. Stock.

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Le fils de Sam Green - Sybille Grimbert

24 Août 2013, 07:23am

Publié par Laure

Le fils de Sam Green est une mise en fiction de l’affaire Bernard Madoff.

L’histoire est racontée ici par le fils, qui va devoir affronter des années de procès afin de démêler le vrai du faux quant à sa participation (est-il victime ou complice dans cette affaire ?) dans les malversations financières qui ont conduit à l’arrestation et la condamnation de son père, Sam Green.

J’ai achevé ma lecture sur une impression mitigée : je me suis hélas fort ennuyée pendant la première moitié du roman. Récit morne et plane d’une vie oisive et plus que dorée quand les relations familiales et la réussite paternelle vous sourient par ricochet, il ne se passe à vrai dire pas grand-chose, ni dans le démontage qui pourrait expliquer le système frauduleux mis en place, ni dans la vie des personnages. A se demander où veut vraiment en venir l’auteur. Le roman commence à devenir réellement intéressant dans sa deuxième moitié, lorsque des relations plus humaines interviennent, le sens vrai de l’amitié et de la fidélité. Tout bascule alors et prend sens, la position du fils (comme du père) se dessine peu à peu et l’on ressort du livre avec le sentiment que c’est là du bel ouvrage. Malheureusement le déséquilibre du roman et des impressions éprouvées au fil de ma lecture (ennui et envie d’abandonner avant de basculer dans l’attention captive) m’empêchent de le placer au rang des lectures exceptionnelles. De même ce roman aurait pu être le moyen d’expliquer un peu de manière simple le fonctionnement des manipulations financières mises en cause, or il reste très évasif et distant sur ce point. Un sentiment mitigé, donc.

 

Lu en juin 2013 dans le cadre de l’opération « on vous lit tout !»  proposée par Libfly.com et Furet du Nord, qui offre à ses contributeurs des lectures de la rentrée littéraire en avant-première.

 

 

Anne Carrière éd., août 2013, 184 pages, prix : 18,00 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : © Anne Carrière éd.

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Les évaporés - Thomas B. Reverdy

23 Août 2013, 06:18am

Publié par Laure

Au Japon, Kazehiro est licencié de la banque dans laquelle il travaille, alors qu'il n'a pas commis de faute. Il décide de disparaître sans rien dire à personne. Il devient « Kaze » en même temps qu 'il rejoint cette catégorie de personnes qu'au Japon on appelle « les évaporés ».

p. 110-111 : « Ce que nous appelons ici johatsu remonte à l'époque Edo. Les criminels ou les gens qui avaient une dette d'honneur allaient se purifier aux sources du mont Fuji. Il y a là des sources chaudes et des établissements de bains, ce sont des villes d'hôtels. Ils prenaient une auberge, ils entraient dans les bains de vapeur, et ils disparaissaient. C'est pour cela qu'on les appelle des évaporés. Peut-être certains se suicidaient en prenant le chemin de la forêt. Mais d'autres réapparaissaient, quelques années plus tard, ailleurs. »

Sa femme reste seule. De même sa fille Yukiko, partie vivre à San Francisco, s'inquiète de cette disparition. Elle invite son ex petit ami, Richard B., poète et détective privé, à partir au Japon avec elle pour retrouver son père.

Le lecteur suit le parcours et les pensées de quatre personnages : Richard B, Yukiko, Kaze, et Akainu, un jeune garçon que Kaze prend sous son aile, car ce dernier a perdu ses parents dans le tsunami et témoin d'un crime, il s'enfuit de peur qu'on ne l'en accuse.

Errance, quête (de soi, de la vérité, du disparu), ce roman décrit les mouvements furtifs des uns et des autres, qu'ils soient réels ou intérieurs. Drame du tsunami qui a engendré celui de Fukushima, misère et mafia, le Japon n'est pas toujours cet idyllique pays du zen.

J'ai eu du mal à comprendre où l'auteur voulait vraiment en venir, tout me semble abordé sans que le lien ne se fasse convenablement, parfois des pages de descriptions plus ou moins éthérées et ennuyeuses sont posées là, passée la moitié j'ai eu envie d'abandonner, l'ennui pointant trop son nez. Richard B. le paumé, Kaze qui cherche à dénouer la raison de son licenciement, Yukiko la déracinée qui n'est ni vraiment américaine et qui n'est plus considérée comme japonaise par les siens, Akainu qui représente le parcours des victimes et survivants du tsunami... Le passage qui m'a le plus intéressée est celui où Richard B. explique l'analphabétisme de l'étranger au Japon : une langue qu'il ne comprend pas et ne peut pas déchiffrer du fait des caractères non latins, sa difficulté à prendre des cours (la difficulté de la langue elle-même) et son sentiment de solitude et d'isolement extrême.

 

Un roman qui n'a pas réussi à me toucher, et qui m'a paru un peu creux une fois expliqué le phénomène pour nous inconnu des «évaporés ».

 

p. 25-26: « Yukiko était japonaise et jolie. Lorsqu'elle n'était pas serveuse, elle était comédienne, c e qui était une sorte d'hyperbole de la dèche, parce qu'il y avait encore plus de comédiennes que de serveuses en Californie. Mais elle portait ce destin avec une superbe admirable. Vous ne pouviez la manquer dans la rue. Elle avait quelque chose, une sorte de vibration, un sillage quand elle marchait : il semblait que l'air tremblait autour d'elle comme s'il n'osait pas la toucher. Les chances qu'ils se rencontrent étaient très minces, celles qu'elle accepte de coucher avec lui véritablement minuscules, ce qui fait qu'il avait vécu leur histoire comme un miracle permanent. »

 

Flammarion, août 2013, 304 pages, prix : 19 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : © Sylvain Grandadam /Hoa-Qui et éd. Flammarion

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La nuit en vérité - Véronique Olmi

22 Août 2013, 06:28am

Publié par Laure

p. 36 : […] un gros qui s'appelle Enzo Popov, ça fait rire instantanément, c’est un rire comme la peur, évident et transmissible, on ne peut pas expliquer pourquoi, mais de tout temps et pour toutes les générations, un gros qui s'appelle Popov, c'est à mourir de rire. »

 

Enzo Popov est un gamin de douze ans qui vit seul avec sa mère, Liouba, « encore dans la vingtaine » (elle a 29 ans et l'a donc eu très jeune), dans un riche appartement parisien où ils occupent une petite pièce en échange du ménage quotidien auquel se tue sa mère. Les propriétaires ne sont jamais là, ou juste de passage. Cette situation permet à Enzo de fréquenter un bon collège du 1er arrondissement de Paris. Mais voilà, il n'est pas comme eux, il est pauvre, gros, mal fringué, et il ne connaît pas son père. Il devient vite la tête de turc des élèves de sa classe, qui vont lui faire subir les pires violences et humiliations. Enzo n'a que sa mère, la littérature pour s'évader, et ses rêves, dans lesquels il s'échappe de plus en plus.

 

Quel beau roman que cette nuit en vérité, un roman douloureux et sombre, certes, mais qui porte en lui quelque chose de lumineux. Onirique, presque fantastique, il dit le lien mère-fils, la quête des origines, du père, le besoin de vivre sa jeunesse pour la mère tout en étant une bonne mère malgré le peu de moyens, la violence crasse et la bêtise des jeunes dès lors qu'ils sont en groupe, les faux-semblants, les erreurs d'interprétation, mais aussi, l'espoir. Ce qui ne tue pas rend plus fort dit-on. Véronique Olmi décrit avec sensibilité les manques de ces deux personnages, la violence sourde n'est pas sans rappeler son premier « bord de mer », le besoin d'aller de l'avant, toujours : un roman intimiste et d'initiation, sur un douloureux passage à l'âge adulte.

 

Une lecture en avant première par le biais d'un livre voyageur proposé par une lectrice du site Libfly, dans le cadre de l'opération « On vous lit tout », partenariat des sites Libfly et des librairies Furet du Nord. Merci pour cette belle découverte !

 

 

Albin Michel, août 2013, 308 pages, prix : 19 €

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Crédit photo couverture : © éd. Albin Michel

p 41 : « Elle vivait comme une femme mise sur écoute, et Enzo se demandait si cela n'était pas en rapport avec ses origines russes, ce qu'il ne lui demanderait jamais, car il était interdit de parler à Liouba de son lieu de naissance, de ses parents, et il ne lui échappait jamais un mot de russe, pas même un juron, et à part son nom et son prénom, rien ne la désignait comme étrangère. Elle n'avait aucun accent. Enzo ne savait rien à la vérité, pas même qui était son propre père. Liouba le savait-elle ? A dix-sept ans on n'a pas tant d'amants, à moins... A moins qu'il ne soit pas né d'un amant. Mais cela, Enzo ne voulait même pas y penser. Il se disait que s'il était né, c’est qu'il l'avait sûrement voulu. Liouba ne lui avait jamais parlé de son père. Pas une remarque, une allusion, et ce n'était pas une absence, c'était un blanc. »


p. 84-85 : « Enzo ne retourna pas en classe. Il laissa le temps s'écouler, caché dans un recoin du couloir. Ça n'était pas son poids, son nom, sa mère ou son odeur. C'était son origine sociale, qui les indignait tous. D'où il venait, Enzo l'ignorait et les autres ne le supportaient pas. C'était à eux qu'il fallait demander qui était son père, car ils avaient une conscience aiguë de la provenance de chacun et de sa place sur l'échiquier. On va te dire qui t'a posé là, mon petit Popo : c'est pas une cigogne, c'est pas une fée, c'est un … C'est un autre. Un pas pareil. Un qui t'a marqué au front. Tu le connais pas, mais tu lui ressembles. Nous, on lit en toi comme dans un livre ouvert. Non, ton père n'est pas le nôtre et la chance, comme dit si bien le directeur, c'est nous. Ce côté-là de la Seine, ce côté-là de la vie. Mon garçon. »


p. 144 : « Enzo s'assit sous le préau. Il fallait qu'il trouve le moyen d'exister dans ce monde à moitié disparu, pour rapporter à sa mère des bulletins exemplaires qui la récompenseraient de tout le mal qu'elle se donnait pour faire de son fils un enfant parfait, et d'elle, par ricochet, une mère parfaite. Il était son miroir. Il était son reflet. Sa perfection ferait de Liouba un être d'exception, la première sur le podium de la maternité. Qu'importeraient alors l'indifférence, l'hostilité ou le mépris des autres ? Je lui donnerai ce qu'elle attend, se promit-il. Il tricherait. Il mentirait. Il inventerait mille histoires et mille ruses, mais il y arriverait, et non seulement Liouba serait fière, mais plus personne jamais n'oserait l'insulter. Enzo avait compris en regardant le ciel mort, que jamais rien de beau ni de puissant ne naîtrait de ce collège. Il ne servait à rien de s'acharner à faire surgir de l'or, là où la terre était aride et le ciel éteint. »

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La femme infidèle - Philippe Vilain

23 Juillet 2013, 17:44pm

Publié par Laure

la femme infidèle

Pierre Grimaldi découvre par hasard sur le téléphone portable de sa femme des textos sans équivoque qui ne lui sont pas destinés. « Je n’oublierai jamais le jour où j’appris que ma femme me trompait » : ainsi commence le récit du vertige intérieur et retenu dont souffre le personnage principal.

Il réfléchit, il rumine, il ne cherche pas le dialogue ni l’affrontement, il observe, épie, et se tait. Si les pensées intérieures sonnent juste, elles finissent toutefois par tourner un peu en rond et à lasser un peu le lecteur alors tenté de sauter des pages ou d’en lire en diagonale.

Aussi vite oublié que lu, hélas, pour ma part.

 

Grasset, janvier 2013, 153 pages, prix 14,95 €

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Crédit photo couverture : © Getty images et éd. Grasset / rephotographié par moi

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Lundi noir – Dominique Dyens

16 Juillet 2013, 15:10pm

Publié par Laure

lundi noirPaul Deshoulières, 55 ans, est un homme d’affaires accompli qui mène une vie bourgeoise confortable. Marié à Alice, qui voue un amour démesuré à l’argent et au niveau de vie qu’il lui permet, ils ont deux grands enfants partis faire leurs études à l’étranger. Tout semble donc aller pour le mieux dans ce couple aisé, mais il suffit de gratter un peu le vernis des apparences pour que celui-ci s’écaille à toute allure. Les adultères vont bon train, l’amour n’a plus grand sens, et Paul souffre en silence : depuis qu’il a été opéré cinq ans auparavant d’un cancer de la prostate, il est impuissant. Prêt à tout pour que sa femme ne le quitte pas, il n’a qu’une solution : lui offrir toujours plus d’argent, et pour ce faire, il comment un délit d’initié. C’est le début des ennuis.

 

Le début du roman est assez pénible à suivre, et agaçant sur certains points : beaucoup de termes et de sigles financiers dont on n’est pas forcément familier (je n’ai pas de master en CAC40), beaucoup de name dropping sur les boutiques du Faubourg Saint Honoré et les châlets à Gstaad (on n’est pas du même monde), sans trop que l’on sache bien de quel côté penche l’auteur. Mais quand les gros ennuis financiers de Paul semblent s’envoler comme par magie (un chèque anonyme lui arrive par la Poste), l’intrigue commence réellement et le lecteur y va de ses hypothèses. C’est bien plus complexe que ce que l’on aurait pu imaginer, et bien plus humain aussi que la superficialité énoncée de prime abord.

 

Je n’en dis pas plus, mais comme toujours avec les romans de Dominique Dyens, une fois commencé il est impossible de ne pas aller au bout d’une traite tant c’est bien ficelé.

 

Quelques points forts de ce roman : la façon très naturelle et courageuse de parler de la maladie, des suites d’un cancer de la prostate, de l’impuissance : il me semble que ce sujet est assez peu abordé en littérature, et le lier ici à la puissance (de l’argent) est doublement intéressant. Qu’est-ce qui fait un homme ? un statut social, un compte en banque qui déborde ou un sexe en pleine vigueur ?  De même la maladie d’Alzheimer est abordée très justement, sans fard, avec un autre personnage très important que je vous laisse découvrir. On a beau être très bien informé sur le sujet, les mots d’une réalité tangible restent touchants. Comme si la fiction était plus forte encore que tout ce que la littérature grise vous apprend au quotidien.

 

Le drame bourgeois est à son faîte, le vernis s’écaille, et le naturel revient au galop : c’est bien ce qu’on attendait de l’auteur, qui offre une fois encore (après Intuitions en 2011) un roman fort et prenant sur le jeu de l’amour et du pouvoir, même si ici l’aspect financier un peu trop développé peut rebuter un peu le lecteur qui n’est pas fan de cette actualité-là…

 

(Merci à Sylvie qui m’a offert ce roman pour mon dernier anniversaire)

 

 

Héloïse d’Ormesson, mai 2013, 205 pages, prix : 17 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : © Emmanuel Pierrot / VU’ et EHO.

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Matantemma - Michel Picard

15 Juillet 2013, 19:40pm

Publié par Laure

(ah le plaisir simple de ressortir un vieux livre pour lequel aucune attachée de presse ou autre community manager n'attend d'article!)

 

matantemmaUn neveu rend visite chaque année à sa tante Emma (qui se prénomme d'ailleurs Eliane!) et son oncle André, couple de retraités installé dans les Ardennes. Depuis qu'elle est la retraite, « Matantemma » est une obsessionnelle du ménage : elle passe ses journées à briquer, frotter, laver, chasser le sale qui aurait bien quelque affinité avec le mal. Son mari, Mononclandré, est plus serein et s'occupe entre bricolage et ordinateur.

La première prouesse de l'auteur est d'avoir réussi à développer et renouveler son thème sur deux cents pages : toutes les techniques et toutes les manies nous sont narrées ! La seconde prouesse est bien sûr dans ce qu'il y a au-delà, dans cette vie singulière, dans ces activités routinières que l'on met en place à la retraite, pour s'occuper, pour se rassurer, dans la description fine de ce couple, de cette génération, où à bien des moments on pense à untel ou untel, des petits vieux comme cela, englués dans leurs habitudes qu'il ne faut surtout pas changer, on en connaît tous. Et gardons-nous bien de critiquer, comment serons-nous nous-mêmes ?

La dernière prouesse enfin, est dans les dix dernières pages, avec une fin brillamment amenée et conduite jusqu'aux dernières lignes.

Elle nous a agacée tout au long du livre cette Tantemma , et pourtant à la dernière ligne, on les aime ces deux-là, et avec quelle ironie du sort on salue le talent de l'auteur pour ce bon moment passé, et son écriture précise et juste.

 

Buchet-Chastel, août 2007, 189 pages, prix : 15,20 €

Etoiles : 

Crédit photo couverture : éd. Buchet-Chastel

 

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