Les jardins d'Hélène

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La vie en mieux - Anna Gavalda

14 Mars 2014, 18:31pm

Publié par Laure

La vie en mieux est un recueil de deux novellas (deux courts romans ou deux longues nouvelles, au choix!) qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre sinon d'apporter leur regard sur la vie.

 

La première s'intitule Mathilde. Mathilde Salmon, 24 ans, est étudiante en histoire de l'art (pour les réducs au cinéma) mais elle travaille pour son beau-frère à rédiger toute la journée des commentaires bidons pour pourrir des sites internet de vente, lesquels sites ensuite, pour se refaire une virginité, font appel à l'agence de création web du beau-frère. Elle vit en coloc avec deux nanas limite parfaites. Mais c'est quand Mathilde perd son sac dans un café que tout se complique : comment expliquer à ses coloc qu'elle a perdu l'enveloppe contenant les dix mille euros en billets de 100 confiée pour payer les travaux de l'appart ? Un désespoir qui va la conduire sur le chemin de Jean-Baptiste et de l'amour un brin contrarié. Suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis.

 

Il y a de bons passages, de bonnes réflexions sur les faux-semblants du web (l'écriture de faux- commentaires sur les sites de ventes est un sujet qui revient régulièrement dans l'actualité) et sur l’ultra moderne solitude qu'engendre paradoxalement le flot de réseaux sociaux. Mais il y a beaucoup d'agacement aussi, c'est écrit à la va-comme-j'te-cause, langage populaire, rapide, facile, (OK jusque -là) mais inutilement vulgaire et abusant de l'argot. Sur ce point, on retrouve le style qui m'avait déplu dans Billie. Dommage. Beaucoup de références à la chanson française ou à la littérature, la dame a de la culture, on le savait déjà, parfois étalée inutilement (à force, les piques ne sont plus drôles). Quant à la fin, happy end facile, dirons-nous. Changer de vie, prendre le tournant, pourquoi pas.

 

Sentiments mitigés, c'est « mieux » que Billie, mais je n'aime pas ce nouveau registre de l'écriture de l'auteur.

 

Deuxième novella, intitulée Yann. J'ai espéré un temps qu'elle soit la réponse en miroir à la première, point de vue de Jean-Baptiste, le procédé aurait été convenu mais intéressant. Non, nouveau prénom, autre histoire. Un garçon de 27 ans, en couple, qui va prendre sa vie en main au détour d'un repas chez ses voisins. Je me suis ennuyée tout du long, j'ai baillé, j'ai eu envie d'abandonner. C'est bavard pour cracher, dans quoi au juste, la soupe, la vie moderne, les apparences, j'en sais rien. J'ai insisté, j'ai aimé la fin, qui se veut pleine de bons sentiments et d'une nouvelle douceur (on est revenu à la Gavalda d'antan), mais qui peine à racheter tout le côté donneur de leçons de ce qui précède, du moins l'ai-je ressenti comme cela.

Au final, je suis fort déçue de ce nouvel opus, l'Anna Gavalda de Je l'aimais et d'Ensemble c'est tout semble avoir envoyé tout balader pour cracher désormais sur tout ce qui fait la société d'aujourd'hui, avec raison parfois, mais avec erreur sur la forme. Un roman qui se veut populaire, rythmé, saccadé, doit-il nécessairement jouer la surenchère de la vulgarité ?.Une co*ui*lle par-ci ça passe, mais tout du long (avec d'autres attributs du même acabit et tout ce qui fait ch***), ça lasse.

 

 

Le Dilettante, mars 2014, 285 pages, prix : 17 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : © Photo de George Reszeter / Biosphoto et éd. Le Dilettante

 

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La tête de l'emploi - David Foenkinos

21 Février 2014, 07:18am

Publié par Laure

De David Foenkinos, j’avais beaucoup aimé Les souvenirs, Le potentiel érotique de ma femme, et en cas de bonheur.

J’ai donc tenté avec confiance La tête de l’emploi, qui ne m’a pas autant séduite.

 

Ce dernier roman se veut sociétal et bien ancré dans la morosité actuelle due à une crise économique qui n’en finit pas. Bernard (prénom prédestiné semble penser le personnage qui en est affublé), la cinquantaine, connaît successivement un licenciement et une séparation d’avec sa femme. Condamné à survivre sans le sou, il retourne vivre chez ses parents.

On croirait là regarder pour la énième fois un reportage de Zone Interdite ou Capital, dont les chaines multiplient les exemples en ce moment. C’est un fait de société, certes.

La cohabitation avec des parents âgés engoncés dans leurs habitudes n’est pas de tout repos, quelques passages ensuite prêtent à sourire. Hélas la suite se veut sans grande surprise, c’est une lecture reposante, facile, rapide, mais dont on ne garde pas grand-chose sinon l’idée que l’auteur a voulu coller à son époque. Peut-être une pièce d’anthologie des années 2010 en France dans un demi-siècle ? Mais aujourd’hui ça manque un peu de singularité.

 

Ah et puis, on mange à quelle heure chez les parents de Bernard ? :

 

p. 118 : « Avant de quitter la chambre, ma mère marmonna qu’on m’attendait pour dîner à 20 heures précises, et me lança un sourire que je n’arrive pas à qualifier. »

Une note de bas de page précise à propos du 20 heures précises : « Il faut savoir que tout retard est passible de peine de mort ».

 

p. 154 : « Écoute, si tu veux vivre ici, tu es le bienvenu. Mais tu respectes nos règles. Et le soir, la règle, c’est que nous dînons à sept heures précises.

- oui, je sais. Excuse-moi.

- Tu sais bien qu’il faut éviter de contrarier ton père. », ajouta ma mère.

 

Moi je suis perdue dans la précision ! :-)

 

Avantages quand même : un format semi-poche à un prix raisonnable, et un format plus maniable qu’un gros broché. Une attention pour les lecteurs en temps de crise !

 

 

 

J’ai Lu, janvier 2014, 285 pages, prix : 13,50 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : © Ute Mans / Plainpicture et éd. J’ai Lu

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L'été des lucioles - Gilles Paris

10 Février 2014, 15:52pm

Publié par Laure

Victor, 9 ans, a la particularité d'avoir un papa et deux mamans : Claire, sa mère, libraire passionnée et Pilar, l'amie peintre qui vit avec elle. Le papa est parti mais n'a pas rompu tous les liens.

L'été des lucioles, c'est l'histoire d'un été, de vacances en résidence à Roquebrune-Cap-Martin, l'histoire de rencontres avec d'autres enfants au bord de la mer, des adultes hauts en couleurs, d'échappées sur le sentier des douaniers et de visites secrètes dans les grandes villas mystérieuses de riches propriétaires. Si l'abord est doux et innocent, le secret n'en est pas moins dramatique. Pourtant, point de noirceur, au contraire, une atmosphère feutrée, lumineuse se dégage du roman.

Pour la quatrième fois consécutive, Gilles Paris a choisi la voix d'un enfant pour sonder le monde des adultes, observer la vie sans jugement mais avec une acuité certaine pour son jeune âge.

Pourquoi les jumeaux ont-ils les clés de ces mystérieuses maisons fermées, pourquoi le père de Victor refuse-t-il de mettre les pieds dans cet appartement laissé par sa sœur Félicité … ? entre orages d'été et invasion de lucioles, c'est un dénouement totalement inattendu qui s'offre au lecteur.

Une belle surprise que cette lecture, dans une bulle un peu hors du temps, apaisante, rêveuse, qui ramène à l'aventure insouciante de l'enfance, un très beau roman d'apprentissage !

 

Et cette phrase que l'on garde en mémoire longtemps après, même si elle ne prend touts on sens qu' à la toute fin du roman, elle cultive cette part de rêve et de légèreté qu'on aimerait garder :

« La vie sans magie, c’est juste la vie » (p.220)

 

 

p. 171 : « Je sais que les livres consoleront maman de l’absence de Pilar, comme ils l’ont guérie du mari qui ne voulait pas grandir. Lire, c’est un refuge pour se cacher des autres. »

 

Vendredi 7 février, Gilles Paris rencontrait ses lecteurs à la librairie Doucet au Mans. Travail oblige, je suis arrivée très en retard, mais j'ai aimé l'écouter donner des détails sur les personnages et ces fameuses villas riches d'histoires. Félicitations également à Marie-Josée pour l'interview !

 

 

 

Ed. Héloïse d’Ormesson, janvier 2014, 221 pages, prix : 17 €

Crédit photo couverture : © Emmanuel Pierrot pour Bonbek / Agence VU’ et éd. EHO.

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Instinct primaire - Pia Petersen

7 Janvier 2014, 17:32pm

Publié par Laure

Au moment où elle écrit cette lettre, la narratrice se souvient de son mariage manqué un an plus tôt. Comme le veut cette collection chez Nil éditions, les affranchis, un écrivain est invité à « écrire une lettre, une seule », pour « s’offrir le point final, [et] s’affranchir d’une vieille histoire ». Pia Petersen s’adresse donc ici à un ancien amant.

Longtemps elle a été la maîtresse de cet homme marié, une situation qui lui convenait. C’est lui qui a voulu divorcer pour elle, et jamais elle n’a réussi à lui faire comprendre combien elle existait suffisamment en tant que femme et écrivain, et qu’elle n’avait nul besoin de mariage ni de maternité.

Le propos est bien argumenté, et opte pour une position courageuse qui n’est pas facile à tenir : de tous temps les femmes se sont construites autour de leur ventre et de leurs émotions, et aujourd’hui encore une femme qui n’a ni mari ni enfant est regardée de travers. Elle se positionne aussi contre le mariage, une tradition d’un autre temps qui n’est plus adaptée à la vie actuelle, il suffit de voir le nombre de divorces ! Elle avait « dit oui à l’amour, mais en tant qu’être libre, non soumis à un devoir de contrat. » (p.27). « Le mariage, c’est signer un contrat dans lequel il est stipulé qu’il ne faut plus jamais tomber amoureux de quelqu’un d’autre. Est-ce qu’on a si peur de perdre l’autre qu’on soit obligé de lui mettre un contrat autour du cou ? »  Elle débat (seule) du mariage et de la liberté, et se rappelle les remarques de ses amis, les plus dures venant toujours des femmes dès lors qu’était abordé le sujet de la maternité.

Si j’entends les arguments de l’auteur au sujet de la maternité, je trouve que certains sont parfois extrêmes.

J’ai trouvé intéressante sa vision de la littérature dominée les femmes : « en tant que principale acheteuse de livres, la femme impose son goût sur le monde littéraire et au travers de ses goûts, sa perception de la littérature. Entre Harlequin et l’autofiction, je me demande bien où j’irais pour me poser des questions sur le monde. » (p.96), propos un peu rapides et excessifs non ? Toutes les femmes ne lisent pas et n’écrivent pas ces deux seuls genres littéraires ! Elle parle avec des mots justes de sa liberté créatrice et du rôle de la littérature (s’interroger et comprendre le monde), qu’elle entend défendre et opérer en tant qu’écrivain, et non en tant que femme qui ne s’intéresserait qu’à l’amour, au couple et à la psychologie. La raison plutôt que l’émotion. (Comme si à tout jamais ces deux-là étaient inconciliables).

 

Le récit prend parfois des allures de pamphlet, presque violent et agressif, comme si elle était lasse de devoir sans cesse se justifier, poussant le débat d’idées bien plus loin que le motif premier de la lettre. Je ne suis pas d’accord avec tous les propos, mais la réflexion sur le genre féminin n’en demeure pas moins tout à fait pertinente et intéressante.

 

Beaucoup d’extraits chez Sophie lit (c’est vrai qu’il est difficile de ne pas relever la plupart des phrases !)

 

Nil éditions, octobre 2013, 107 pages, prix : 8,50 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : © Nil éd. / Robert Laffont

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La carapace de la tortue - Marie-Laure Hubert Nasser

26 Décembre 2013, 15:37pm

Publié par Laure

Mon roman doudou de cette fin d'année !

 

Au 7 rue de la Ferrère à Bordeaux, un immeuble de 5 étages, propriété de la vieille tante Thérèse, plus souvent nommée la Vilaine pour son caractère aussi tranchant qu'exigeant,vivent quelques femmes chahutées par la vie. C'est là qu'arrive Clotilde Daquin d'Arsac (ne vous fiez pas à son nom), sa nièce bien éprouvée elle aussi, fuyant la dureté de sa condition de femme de ménage et les agressions monnaie courante dues à son physique et à sa peur transparente. Elle se retrouve sans rien, portant son obésité et le rejet des autres comme un poids devenu trop lourd, elle que sa mère n'a jamais aimée non plus. Clotilde espère donc se refaire une santé, recueillie par cette tante dans un appartement qui s'est libéré, et elle va faire connaissance avec tous les autres habitants qui vont solidement la prendre en main.

 

On entre d'emblée dans ce roman réconfort façon « ensemble, c'est tout » où chacun cache ses souffrances ou ses errances derrière des apparences très desperate housewives décomplexées et libérées. Il y a aussi ce petit garçon toujours seul sur une marche d'escalier, il y a Claudie, Sarah, et Sophie, des maris partis ou adultères, trompés aussi, des amants, des amitiés, des attachements : le grand bal de la vie et au milieu, Clotilde qui se laisse bercer par ce petit monde. Pas facile d'entrouvrir la carapace quand depuis votre enfance on vous renvoie votre maladresse et votre laideur à la figure. Toute cette vie bourdonne et place immédiatement le lecteur en empathie avec ces personnages, celui de Clotilde en particulier. Le roman de filles qui fait du bien et qu'on prend plaisir à retrouver, à l'image sucrée et réconfortante de sa couverture tout en macarons colorés.

 

Mais Clotilde doit trouver du travail, et elle se l'est jurée, elle ne fera plus jamais de ménages. Alors quand elle décroche un poste au musée d'art contemporain de l'autre côté de la rue, elle y croit à peine. Commence alors une autre forme de récit : le journal de Clotilde. Et toujours son impression d'usurper sa place, alors que les ateliers qu'elle anime pour les enfants semblent réjouir tout le monde. Puisque le baume au cœur est revenu, que le job est trouvé, il faut bien que se profile une histoire d'amour, non ? Et c'est là que le lecteur (ou plus sûrement la lectrice) pourrait commencer à trouver la trame un peu lourde et les fils trop gros. J'avoue je l'ai pensé : ça devient trop facile et trop prévisible. Mais c'est ce moment-là aussi qu'a choisi l'auteur pour oser faire avec son personnage ce que très peu osent, et là je dis bravo. Je suis aussi perturbée que convaincue par cette courageuse pirouette : l'auteur a du cran et ne prend pas ses lectrices pour des dindes. Alors oui il y a un happy end, mais des ressorts, des secrets levés, une émulsion qui prend dès les premières pages et ne retombe pas. Et sous la carapace, beaucoup de cœur.

 

Bien plus de thèmes qu'il n'y paraît de prime abord dans ce roman : le regard sur l'obésité, la confiance en soi, le mal-être, les faux-semblants des apparences (toutes conditions sociales confondues), les couples égratignés, l'enfance malmenée (et pas qu'une), la carapace que tout un chacun se construit pour affronter ses démons, certaines plus épaisses que d'autres, de belles idées sur le rôle de la culture (en particulier en temps de crise), etc.

On peut regretter que certains personnages passent au second plan ou disparaissent quasiment (la vieille tante, Sophie, Sarah), mais ils ont été les importants catalyseurs qui s'effacent au profit d'une intrigue qui emporte jusqu'à la dernière page.

Bref, un bon roman qui s'affiche plutôt féminin (ne serait-ce que par la couverture!) mais qui ne verse pas dans la niaiserie, et ce n'est pas si courant.

 

Editions Passiflore, novembre 2013, 247 pages, prix : 19,50 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : © éd. Passiflore

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Muette - Eric Pessan

7 Décembre 2013, 13:26pm

Publié par Laure

Muette, c’est l’histoire d’une fugue. Celle d’une adolescente de 15 ans au sein d’une famille mal aimante où la communication est impossible. Muette organise sa fuite dans une cabane en forêt, avec un duvet, de l’eau, et quelques menues provisions. Son errance, son rejet de cette violence sourde, l’histoire particulière de sa naissance, tout est finement évoqué, quelques phrases courtes en italique parsèment le récit pour dire la violence qui frappe Muette. Ces propos sont ceux de tiers, parents essentiellement mais aussi voisins, connaissances, enseignants, infirmière scolaire, ils éclairent le comportement de la jeune fille.

 

Le récit s’inscrit aussi fortement dans l’expérience du corps et de la nature : comment survivre sans rien ou presque, la chaleur, le froid, les animaux sauvages, tout élément auquel on prête peu d’attention d’ordinaire devient crucial. On se doute que la fugue aura un terme, Muette est sans doute recherchée par la gendarmerie, ses parents ont logiquement signalé sa disparition, le texte tend vers ce moment et l’après.

 

Si j’ai beaucoup aimé ce texte où affluent les émotions par quelques lignes qui font mouche et décuplent la noirceur familiale, j’y ai trouvé parfois quelques longueurs, et surtout une fin qui m’a déçue, même si elle se tient, bien évidemment, j’aurais aimé aller plus loin, mais cela, c’est ma réaction très personnelle. L’auteur a su également m’intriguer par les éléments d’intertextualité qu’il cite en fin d’ouvrage, et m’a donné envie de lire la femme changée en renard, de David Garnett, un classique désormais, allégorie du combat entre l’âme et le corps …

 

p. 161 : « Trop penser à ses parents oblige Muette à les imaginer, face à face, dans la cuisine, bol de thé contre bol de café, pain de la veille grillé. Que se disent-ils ? Parlent-ils d’elle ?

Elle veut notre mort,

ou évitent-ils d’échanger la moindre parole ? Ça ne tenait qu’à son père que Muette ne fugue pas. Ça ne tenait qu’à sa mère qu’elle reste. Ça ne tenait qu’à un peu d’attention, de protection, qu’à un regard qu’il faudrait arrêter de détourner. Muette se force à avaler son thé trop chaud pour que la brûlure éloigne ces pensées et l’empêche de les haïr tout à fait. »

 

p. 17 : « Souvent, Muette parle. Les choses ne réduisent pas à une grossière simplification, il ne faut pas croire. Manier les mots, Muette sait le faire ; ouvrir la bouche, arrondir les lèvres et tordre la langue pour articuler des phrases, elle y parvient si bien que beaucoup se leurrent et ne voient pas qu’au fond d’elle, elle est Muette,

toujours tu nous mens.

Tête de mule.

Arrête tes mensonges et file dans ta chambre.

Sors de ta chambre, et viens nous parler, tu vis enfermée, on dirait que l’on n’existe pas.

Tais-toi.

Dis quelque chose. »

 

Albin Michel, août 2013, 210 pages, prix : 16,50 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : © éd. Albin Michel

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Après l'amour - Agnès Vannouvong

1 Décembre 2013, 18:03pm

Publié par Laure

Incipit : « ça se passe très vite. Paola me quitte. Je bascule hors d'une zone de sécurité. Je glisse, et, déjà je construis ma défaite. D'avance, je connais le prix de la séparation. »

 

Phrases courtes, lapidaires, qui donnent le ton du roman et souvent, sa qualité. Qu'en est-il, à la fin d'un amour ? Pour faire face à la perte de celle qui était sa compagne depuis dix ans, la narratrice multiplie les aventures (homo)sexuelles comme une fuite en avant. Si quelques réflexions ici ou là sonnent juste, quelques belles scènes, une errance qui tente de s'ancrer chez le psy, le roman, aussi court soit-il, lasse vite : pauvre petite fille riche qui traverse le monde de long en large, d'avion en TGV, pour aller b... ailleurs avec la première venue. Je n'ai pas réussi à avoir de l'empathie pour l'héroïne, sans doute est-ce là la raison de ma distance et de mon désintérêt. C'est un peu vain, tout cela.

 

p. 72 : « Pourquoi laissez-vous autant de place à la séduction? Etes-vous une sex addict ?

Je paie. Je sors. Je vais pleurer sur l'île Saint-Louis.

Je maudis ses questions car mon analyste vise juste. J'ai besoin de ces rencontres pour laisser le vide laissé par Paola. […] Rien ne détruit autant qu'aimer. »

 

p. 86 : « On s'habitue à la douleur, au silence, jamais à l'absence. »

 

Mercure de France, août 2013, 200 pages, prix : 16,50 €

Etoiles :

crédit photo couverture : © Savannah Daras / Arcangel Images (détail) / et éd. Mercure de France

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Billie - Anna Gavalda

10 Octobre 2013, 06:21am

Publié par Laure

La première critique que j’ai lue de ce roman, c’était celle de l’Obs qui titrait « Mauvais, c’est tout » et qui avait tout de convaincant dans son argumentation. La seconde, c’était celle – tout aussi négative – de Joachim, un libraire que je ne connais pas mais dont j’apprécie les critiques sur le net, qui pour moi sont « fiables ». Ça commençait donc mal.

 

Billie, c’est l’histoire de deux paumés de la vie qui vont s’aimer très fort malgré tous les barrages semés sur leur chemin. Franck et Billie, en hommage au Frank et Billy de Laurie Colwin. (Restez en à Laurie Colwin !)

Moi qui aimais tant les premiers écrits de Gavalda, quelle déception ! Une histoire très mince (avec une fin qui rachète un peu l’ensemble en lui donnant enfin un sens, mais quand même…) et surtout, un style absolument insupportable. De l’argot, du vulgaire, du familier, de l’oralité si travaillée qu’elle paraît artificiellement créée, et ça devient vite pénible. J’ai eu envie d’abandonner un peu avant la moitié, et puis je me suis forcée (quand même, c’est Gavalda, celle que j’aimais tant...), je n’aurais pas dû, cela n’a fait qu’accroitre mon agacement.  L’âne de la couverture qui a fait le buzz sur le net avant même la sortie du livre a bien un sens (et une existence) dans la fin du roman, mais faut-il en supporter du vide avant d’y arriver. A croire que l’auteur a cherché à écrire le roman le plus vulgaire de l’année (c’est réussi), en tentant de nous faire croire que tel est bien le langage du quart-monde qu’elle imagine.

Je n’ai qu’un profond soupir sur cet exercice de style forcé, et quand dans la foulée j’ai ouvert le dernier Zeniter, j’ai respiré d’allégresse. À trop s’écarter de sa voie, on tombe. A comprendre dans les deux sens : l’exercice voulu par Gavalda qui a radicalement changé de style, et la déception du lecteur qui se force à lire un trop mauvais livre.

 

p. 50 (en numérique) : « Quand t’en as trop marre de mes histoires, tu m’envoies un kit avec une civière et deux jolis garçons pour ressusciter mon Francky et je te lâche la grappe direct, promis.

(Hé, te fatigue pas… Choure-les chez Abercrombie, comme ça ils seront déjà montés.) »

[je doute qu’Abercrombie soit une référence des sans-le-sou non parisiens]

 

p. 74 : « Notre public nous sembla acquis et ensuite, nous fi… nous fu… merde, attends, je me repermute en v.f., sinon je vais trop misérer, et ensuite nous avons simplement redit ce que nous savions absolument par cœur à force de l’avoir rabâché encore et encore dans la petite salle à manger mortuaire de Claudine »

[oui Musset avec On ne badine pas avec l’amour tient une place importante dans l’histoire, un peu trop collé là pour ajouter du liant]

p. 137 : « Qu’est-ce que j’avais fait, moi, en quatre ans ?

Rien.

Taillé des pipes et trié des patates…

J’étais décalquée de tristesse. »

[Sauf qu’après 137 pages de ce registre, le lecteur est déjà essoré, n’en jetez-plus.]

 

p. 180 : « Entre M. Biendégagé et moi, ça commençait déjà à sentir un peu la merde.

J’aimais pas comment il parlait à sa femme (comme à une conne) et j’aimais pas comment il parlait à ses enfants (comme à des cons). (Dès que je m’énerve, je lourde les négations, vous avez remarqué ?) (Chassez le naturel et, direct, y a les Morilles qui refoulent à mon goulot.) (Direct.) (Hélas.)

Il n’arrêtait pas de flairer Franck parce qu’il commençait à se douter que c’était un homme oh, comme ils disent et ça me mettait dans un état de nerfs pas possible. Cette façon qu’il avait de lui flairer le cul comme si c’était un chien, ça me débectait ».

 

Le Dilettante, octobre 2013, 224 pages, prix : 15 € (4,99 € en numérique)

Etoiles :

Crédit photo couverture : © Photo de Jean-Louis Klein et Marie-Luce Hubert / Biosphoto et Ed. Le Dilettante

 

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Chambre 2 - Julie Bonnie

12 Septembre 2013, 09:23am

Publié par Laure

Béatrice est auxiliaire de puériculture dans une maternité. Elle livre son regard sur ce premier rapport à la maternité, ce lien mère-enfant qui se noue dans l’intimité des chambres, et sur la réalité que renferment ces pièces. C’est parfois violent, mais toujours juste. « Chambre 2 », c’est une histoire terrible, celle d’une mère devenue folle parce qu’elle a perdu à la naissance une des jumelles qu’elle portait. Cette chambre 2 ouvre et clôt le roman, et permet à la narratrice de se révéler à elle-même. En parallèle de ces histoires de vie et de mort (oui il y a des morts en maternité, beaucoup plus qu’on ne l’imagine), Béatrice narre son parcours de danseuse nue au Cabaret de l’amour, un spectacle monté avec son compagnon Gabor, leur ami Paolo, et les deux Pierre, amants dans la vie et travestis à la scène. Vie de bohème et naissances singulières de ses enfants, récit du corps qui s’impose à travers la danse (et la naissance), quelque chose de profond s’entremêle dans ces parcours successifs d’artiste et de puéricultrice après un nouveau drame de la vie.

 

Un roman forcément touchant, que certains jugeront peut-être sombre ou violent, qui égratigne au passage les rapports des personnels soignants entre eux et à l’égard des patients, mais qui transmet aussi une force vive, lumineuse, singulière.

J’ai aimé ce regard lucide sur ce qu’on tait habituellement en maternité, la naissance n’est pas que douceur tendre et amour, il y a des douleurs, des souffrances, des morts, des pleurs, des difficultés à être mère, à supporter son corps, et tout ce qui en sort. Intransigeant, tout comme la description du microcosme des personnels soignants.

 

Julie Bonnie a du talent, c’est indéniable, une plume acérée et forte, en révolte.

 

Prix du roman FNAC 2013.

 

p. 92/93 : « Je ne sais pas si c’est un passage obligé, mais quand on a perdu un bébé on se rend compte qu’on peut donner la mort.

C’est une possibilité. Donner la vie / donner la mort. Donner la vie donner la mort.

Le corps peut fabriquer l’un ou l’autre. Pas forcément par notre faute, pas du tout notre décision. On est dépossédé du choix.

Tu voulais un bébé vivant ? Tu en as un mort. Tu voulais un bébé mort ? Il est vivant. Tu as un bébé vivant ? Il peut mourir.

On ne pense pas assez à la mort quand on donne la vie.

Ou plutôt, on nous interdit de penser à la mort. Les pensées morbides voient rappliquer les psys et autres magiciennes de la normalité.

Pourtant, quand on a perdu un bébé, la mort reste en nous pour toujours tel un organe vital et on sait, mieux que quiconque, ce qu’est la vie. »

 

Belfond, août 2013, 185 pages, prix : 17,50 €

Etoiles :

Crédit photo couverture : © Bruno Ehrs / Corbis et éd. Belfond

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La première pierre - Pierre Jourde

10 Septembre 2013, 07:25am

Publié par Laure

Dans la première pierre, Pierre Jourde revient sur les réactions violentes à son égard et envers sa famille, après la publication de son précédent livre sur son village, « Pays perdu » (L’Esprit des péninsules, 2003), livre jugé injurieux et dénigrant par une bonne partie de la population. Pour le lecteur qui ne connait pas ce livre (pas plus que les références faites à Pays éperdu de Bernard Jannin, qui devait déjà être une première réaction), il est difficile au début de se repérer. Néanmoins très vite deviennent intéressantes les réflexions sur le rôle de la littérature, la perception et interprétation par l’autre de la fiction, les raisons (motivations intimes ou objectifs) de l’écriture. Ainsi très vite aussi le lecteur se pose cette question : le rôle de la littérature est-il de régler ses comptes ? Car malgré les propos passionnants sur les fonctions de la littérature, c’est ce sentiment qui domine : un règlement de comptes par livre interposé. Peu importent les faits propres à l’auteur (c’est un récit personnel) qu’ignore de toute manière le lecteur et dont il se moque un peu, c’est l’enjeu littéraire même qui est au cœur du livre qui est intéressant. Dommage qu’il sente un peu trop le souffre.

Qui a jeté la première pierre ? Je ne suis pas sûre que le lecteur s’en préoccupe.

p. 27-28 : « […] depuis très longtemps, au moins depuis ta naissance, devait circuler dans le pays une histoire, parmi les innombrables histoires, t’attribuant une origine adultérine, sans que ni toi ni tes proches ne soient au courant de cette fiction secrète. Et cette faculté qu’a le village d’engendrer de la fiction, de se composer de fiction, tu allais encore la vérifier. »

p. 50 « Tu as été amputé de toi-même. D’un lieu qui est toi-même. Tu ignorais que c’est un livre qui effectuerait cette douloureuse opération. Pas tout le lieu, mais une grande partie de lui, à présent, te rejette. La littérature sépare, comme le scalpel, c’est là son premier effet. Elle sépare, et puis elle recompose aussi. »

p. 106 : « Un livre n’est pas fait pour admettre les choses telles que nous les rangeons dans l’ordre nécessaire de la vie. Il revient sur le passé, et sur les morts aussi, donc, parce qu’il ne peut pas épuiser la pensée que ce qui a été soit rendu au néant. Pour le livre, le passé vit autant que le présent. »

 

Lu en juillet 2013 dans le cadre de l’opération « on vous lit tout ! »  proposée par Libfly.com et le Furet du Nord, qui offre à ses contributeurs des lectures de la rentrée littéraire en avant-première.

 

Gallimard, septembre 2013, 189 pages, prix : 17,90 €

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Crédit photo couverture : © éd. Gallimard

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