Les jardins d'Hélène

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L’ordre du jour – Éric Vuillard

12 Mars 2018, 11:46am

Publié par Laure

Prix Goncourt 2017, ce roman d’Éric Vuillard raconte l’annexion de l’Autriche par Hitler en 1938.

 

20 février 1933 : vingt-quatre grands financiers allemands rencontrent Hermann Goering, le président du Reichstag, et financent le parti nazi.

12 février 1938 : Hitler fait signer à Schnuschnigg, le chancelier autrichien, un accord qui dépossède l’Autriche de toute autonomie. Le 16 février, elle tombe sous tutelle allemande.

 

J’ai lu ce livre pour un club lecture, je ne l’aurais jamais lu de moi-même, je n’ai aucune affinité avec l’Histoire et les romans historiques.

 

Que dire donc, sinon que j’ai eu l’impression de réviser contrainte et forcée un manuel d’histoire. Toutefois … toutefois je reconnais la très belle écriture d’Éric Vuillard : le style est élégant, ne manque pas d’humour, le travail est sans doute extrêmement documenté, du beau travail de qualité, que les amateurs d’histoire ne manqueront pas d’apprécier.

 

 

 

 

Actes Sud, mai 2017, 150 pages, prix : 16 €, ISBN : 978-2-330-07897-3

 

 

 

Crédit photo couverture : © Gustav Krupp von Bohlen und Halbach, Georg Pahl, German Federal Archive, Bundesarchiv, et éd. Actes Sud

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Faire mouche – Vincent Almendros

9 Mars 2018, 15:24pm

Publié par Laure

Laurent Malèvre est un homme sans histoire. Il lui coûte de retourner dans son village natal, Saint-Fourneau, perdu au milieu de nulle-part, pour le mariage de sa cousine. Il a loué une voiture pour l’occasion, il est accompagné de Claire, qu’il présente à sa famille comme étant Constance, sa compagne enceinte de trois mois. Famille qu’il n’a guère envie de revoir tant son passé avec elle semble sombre et douloureux. De mystères en rumeurs dévoilées, Laurent plonge avec Claire dans une atmosphère sinistre, grave, pesante.

 

Les fils se dénouent au fur et à mesure, sans trop s’éclaircir non plus, ni du point de vue du passé que l’on perçoit complexe et chargé, ni du point de vue de l’ambiance présente.

 

Le lecteur avance en apnée dans ce court texte, écrit au millimètre, où rien n’est de trop, pour finir aussi anéanti qu’admiratif : tout jusqu’au dernier mot confirmera le talent de l’auteur à rendre l’atmosphère de son roman oppressante et dramatique.

 

Certes j’aurais aimé avoir davantage de clés sur les faits passés, mais l’essentiel n’est pas là, la relation toxique à la mère est bien au cœur du roman, jusque dans sa plus surprenante conséquence.

 

J’avais beaucoup aimé le précédent roman de Vincent Almendros, Un été, il confirme si besoin combien son écriture, ramassée, expressive d’un drame latent, est précise et efficace. Une petite pépite de la rentrée d’hiver, si brève qu’il serait dommage de s’en priver.

 

 

 

 

Ed. de Minuit, janvier 2018, 126 pages, prix : 11,50 €, ISBN : 978-2-7073-4421-2

 

 

 

Crédit photo couverture : © éd. de Minuit

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Si j’avais un perroquet je l’appellerais Jean-Guy (parce que Coco c’est déjà pris) – Blandine Chabot

5 Mars 2018, 15:52pm

Publié par Laure

Dans un roman de Françoise Sagan emprunté à la bibliothèque, Catherine trouve un papier sur lequel est écrit « Jean-Philippe », suivi d’un numéro de téléphone, et de « Appelle quand tu veux ». A-t-il été mis là exprès ou oublié par le lecteur précédent ?

Ne s’étant pas remise d’avoir vu son mari partir avec sa sœur, elle se dit… pourquoi pas ?

 

J’avais dans l’idée de lire de la chick-lit pour un projet professionnel, je suis peu familière du genre, même si j’en ai lu quelques-uns. Ce titre attirant me semblait tout trouvé.

 

Après une cinquantaine de pages je me suis posé la question d’abandonner ma lecture. N’étais-je pas en train de perdre mon temps à lire un roman si creux que je me demandais vraiment ce que je faisais là ? Je m’attendais certes à de la détente et à une lecture facile, c’est même bien ce que je cherchais avec ce type de roman, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi bavard pour ne rien dire ! Que c’est vide ! Beaucoup de digressions qui partent dans tous les sens, sans queue ni tête, alors que le postulat pourtant sympa semble être oublié. A moins que l’exercice ne soit justement là.

 

Je me suis entêtée quand même et j’ai bien fait car l’ensemble, s’il reste extrêmement léger, fait sourire à quelques reprises, notamment dans son franc-parler d’enseignante envers les parents d’élèves et dans sa chute. Quelques passages divertissants, un peu grotesques, qui répondent aux codes du genre ?

 

Dommage néanmoins que le début soit vraiment trop insignifiant et inconsistant, avec pour seul but un verbiage qu’on pourra rapprocher du titre à rallonge assez représentatif.

 

Vite lu, à réserver pour les vacances au bord de la piscine, ou les soirs de grosse migraine.

 

 

 

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Cherche-midi, février 2018, 288 pages, prix : 18 €, ISBN : 978-2-7491-5783-2

 

 

 

Crédit photo couverture : éd. du Cherche Midi

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Blanche-Nègre – Karine Fougeray

28 Février 2018, 19:00pm

Publié par Laure

Il y a quelques années (euh… en 2008 en fait, 10 ans déjà !), j’ai reçu Karine Fougeray pour son premier roman Ker Violette, et son éditrice Delphine Montalant l’accompagnait pour nous présenter sa maison d’édition.

 

Nos lecteurs avaient beaucoup apprécié cette rencontre (moi aussi évidemment !), j’avais beaucoup aimé le recueil de nouvelles de Karine Fougeray : Elle fait les galettes, c’est toute sa vie, ainsi que son roman. J’étais plus ou moins restée en contact via Facebook, j’avais dû revoir Delphine sur le marché de Montalivet, et Karine au Salon Etonnants Voyageurs à St Malo. De temps à autre, il m’arrivait de me demander si Karine publierait à nouveau.

 

C’est chose faite !

 

Et quelle belle couverture pour cette « Blanche-Nègre », petite fille africaine albinos, noire dedans et blanche dehors, rejetée de tous pour cette raison. Mais il n’y a pas que l’emballage, le roman est une vraie et belle réussite !

 

Dans une première partie très épurée mais magnifiquement écrite, en 1986, Charlotte Kerimer, 37 ans, est chargée des cours d’alphabétisation et d’écriture des ouvriers qui travaillent à la construction d’un nouvel aéroport international. Elle tombe amoureuse d’Adama, avant de repartir. Lorsqu’elle revient six mois plus tard, il est marié et père d’une famille nombreuse. Elle digère tant bien que mal sa déception. Sa femme meurt en couches dix ans plus tard, après avoir donné naissance à une petite fille à la peau blanche : la honte est sur la famille. Charlotte va adopter et élever cette petite fille qu’elle appellera Blanche-Nègre.

 

En 2008, des touristes descendent de la pirogue et viennent goûter une semaine de vacances ensoleillées. Certains d’entre eux ne se doutent pas encore que ces quelques jours bouleverseront leur vie. Cette partie centrale du roman est plus longue, on prend le temps de s’installer avec les personnages, de s’attacher à l’amitié entre la petite Suzanne et Blanche-Nègre. Mais derrière leurs jeux, leurs mots d’enfants, leurs différences qui s’apprivoisent, se cache un drame qui marquera tant les habitants que les vacanciers.

 

La dernière partie, qui retrouve la brièveté de la première, éclaire l’ensemble d’un nouveau (et terrible) regard.

 

On se laisse embarquer avec bonheur dans cette histoire qui derrière une apparente insouciance enfantine, révèle combien la différence d’une couleur de peau, combien la parole parfois naïve de l’enfance peuvent détruire des vies.

 

On y retrouvera aussi des thèmes chers à l’auteure tels que la mer, la richesse de ses fonds, la navigation, et les chevaux.

 

Un roman concis qui distille son sens profond au fil d’une construction habile et d’une écriture ciselée. On gardera longtemps en nous un peu de Blanche-Nègre, Suzanne, Khady et Tigane. De belles retrouvailles avec la plume de Karine Fougeray, qui crée aussi elle-même ses couvertures !

 

 

 

« L’aube était livide, mais le soleil se hissa en sang. » (p.23)

 

 

(et Merci à Delphine également pour sa fidélité !)

 

 

 

Ed. Delphine Montalant, février 2018, 114 pages, prix : 16 €, ISBN : 978-2-915779-24-0

 

 

 

Crédit photo couverture : © Karine Fougeray et éd. Delphine Montalant

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Et soudain, la liberté – Evelyne Pisier, Caroline Laurent

18 Février 2018, 20:19pm

Publié par Laure

Et soudain, la liberté est la biographie romancée d’Evelyne Pisier et ses parents. C’est aussi l’histoire d’un projet littéraire original et intéressant.

 

Evelyne Pisier a confié son manuscrit à une jeune éditrice, Caroline Laurent, et lui a fait promettre de le finir après sa mort. La jeune femme a tenu sa parole.

 

Lucie (le double littéraire d’Evelyne) a grandi en Indochine, entre un père fonctionnaire colonialiste et raciste, et une mère féministe avant-gardiste.

 

Toutes deux, mère et fille, dans leur amour fusionnel, mèneront un combat permanent pour la liberté des femmes : indépendance, travail, contraception, droit à l’avortement, engagements politiques …

 

Le roman est entrecoupé par les interventions de Caroline Laurent. J’ai mis un peu de temps à me faire à ces coupures, qui interrompaient la fluidité romanesque, mais qui éclaircissaient aussi le travail entrepris.

 

J’ai finalement beaucoup aimé ces interventions qui dévoilent le travail éditorial, et beaucoup de résonances dans la vie personnelle de l’éditrice.

 

C’est un très beau roman – puisque c’est ainsi que le définit la maison d’édition – j’aurais peut-être aimé savoir quelle était la part réelle d’écriture d’Évelyne par rapport à celle de Caroline, mais j’ai aimé me plonger dans ce destin individuel qui n’omet pas une grande partie de l’Histoire du XX ème siècle, ainsi que le combat féministe pour la liberté de penser et d’agir. Quelle force ont eu ces deux femmes, mère et fille !

 

 

 

 

 

Lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices de ELLE 2018, catégorie Roman

 

 

 

 

 

Ed. Les Escales, domaine français, août 2017, 441 pages, prix : 19,90 €, ISBN :978-2-36569-307-3

 

 

 

Crédit photo couverture : © Hokus Pokus Créations, photo : Evelyne Pisier, 1964, © Una Liutkus / et éd. Les Escales

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La mise à nu - Jean-Philippe Blondel

5 Février 2018, 11:32am

Publié par Laure

« C’était très étrange. Je savais que j’étais chez Alexandre Laudin. Qu’il dessinait mon visage sous tous les angles à grands coups de fusain. Que j’avais cinquante-huit ans. Que j’étais divorcé, père de deux filles adultes. Que j’enseignais l’anglais depuis plus de trente-cinq ans. J’étais conscient du mur blanc en face de moi. De l’éclat de lumière que renvoyait la porte vitrée. Et pourtant, je n’étais plus tout à fait présent. (…) »

 

A quelques années de la retraite, Louis Claret, prof d’anglais, dresse le bilan de sa vie, et revient sur ses souvenirs lors de ses séances de pose pour un ancien élève devenu peintre, Alexandre Laudin.

 

On retrouve ce qui fait le cœur des romans de Jean-Philippe Blondel, un récit intimiste qui fouille les émotions, les souvenirs, les désirs et les joies. Mais de joies pas tant que cela dans cette mise à nu. Une très grande mélancolie, un peu de nostalgie, un récit très personnel, trop peut-être, j’ai le sentiment final de ne pas avoir saisi le projet de l’auteur dans ce roman, si déprimant (je suis encore assommée par la fin).

 

J’avais cette intuition en lisant les premières critiques que ce roman n’était pas pour moi. Il ne me tentait pas, moi la fidèle de toutes les publications de Blondel.

 

Ça arrive, je n’ai pas réussi à ressentir quoi que ce soit pour Louis ou Alexandre, et j’imagine que ce que j’aime dans le roman de l’intime, c’est l’effet miroir. Ces émotions universelles qui font résonance en soi. Je reste étrangère ici à tous les personnages et à leur histoire, le tableau des couleurs chapitrées ne me parle pas. Une mise à nu trop singulière ?

 

 

 

Extraits :

« On connait si peu ses propres enfants, au fond. On connaît si peu les autres, en général. On ne fait que projeter sur eux les fantasmes qu’ils nous inspirent. »

 

 

« […] ce que je cherche avant tout, à cette période de ma vie, c’est de la douceur. Une lucidité tendre, si vous voulez. Sans doute en raison de la fatigue et de l’émoussement. D’un affadissement général de ma personnalité. »

 

 

 

Buchet-Chastel, janvier 2018, 249 pages, prix : 15 €, ISBN : 978-2-283-03022-6

 

 

 

Crédit photo couverture :  ©  éd. Buchet-Chastel

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Les rêveurs - Isabelle Carré

26 Janvier 2018, 10:47am

Publié par Laure

J’avoue l’avoir pensé : « encore une actrice qui sort un bouquin plus ou moins autobiographique et l’appelle roman, tout est dit en interview et tournée promo : la mère dépressive, le père homo, le couple qui explose, la tentative de suicide à l’adolescence, etc. Mais au fond, quel intérêt ? »

 

Face à la demande pressante de nos lecteurs à la bibliothèque curieux de le lire (Je reconnais à Isabelle Carré un bon capital sympathie), j’ai voulu me faire mon propre avis : c’est un beau premier roman ! Isabelle Carré a une très belle écriture, facile à lire mais travaillée, élégante.

 

Isabelle Carré a 46 ans, j’en ai 45 : je l’ai donc perçu comme un roman générationnel, j’ai les mêmes références culturelles et musicales, jusque dans les publicités et slogans qu’elle rappelle ici ou là. Les lecteurs nés dans les années 70 et avant y retrouveront une douceur légèrement nostalgique, et une réalité sociale dure, dès les premières pages et la grossesse de sa mère, « fille-mère » à 19 ans.

 

Mais c’est aussi un roman intemporel, car l’amour, la famille, le mal-être à l’adolescence, la dépression, sont des sujets éternels et toujours vrais. 

 

Ce premier roman est donc une belle surprise : une vie singulière parfois fantasque, la convocation des souvenirs, la construction d’une enfant puis d’une femme au sein de cette famille aimante en dépit de ses frasques.

 

Rien d’inoubliable ou d’exceptionnel, mais un bon moment de lecture, plaisant et empathique.

 

 

 

Extraits :

« Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s’assombrir, mais bien un rêve, tant la vérité et réalité en étaient absentes. Là encore, et malgré la sensation apparente de liberté, il fallait jouer au mieux l’histoire, accepter les rôles qu’on nous attribuait, fermer les yeux et croire aux contes.

« Au pied de l’arc-en-ciel se dissimule toujours un trésor » nous répétait mon père. Notre univers avait la texture d’un rêve, oui, une enfance rêvée, plutôt qu’une enfance de rêve ».

 

« Pourquoi n’ai-je jamais su quitter les lieux que j’aimais ? Pourquoi est-ce si difficile de les laisser, d’accepter qu’on ne pourra pas les revoir car ils ne nous appartiennent plus, la porte s’est claquée pour toujours, le temps ne fera que nous éloigner, à moins d’être un bon rêveur, celui qui se souvient toujours de ses rêves, de rêves si clairs et précis qu’ils permettent de s’y attarder encore, d’entrer à nouveau dans ces pièces de l’enfance, sans autre clé que le désir constant d’y revenir. »

 

 

 

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Grasset, janvier 2018, 304 pages, prix : 20 €, ISBN : 978-2-246-81384-2

 

 

 

Crédit photo couverture : © éd. Grasset

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Pactum salis - Olivier Bourdeaut

7 Janvier 2018, 17:53pm

Publié par Laure

Deuxième roman d’Olivier Bourdeaut très attendu par la critique après l’énorme succès de En attendant Bojangles, c’est pour moi un avis neuf et sans influence, je n’ai pas lu son précédent titre. Pas de comparaison donc, je ne pourrai dire s’il confirme ou déçoit par rapport à son premier roman.

 

Ce que je sais, c’est que j’ai beaucoup aimé Pactum salis et découvert une plume, avec une vraie touche personnelle et originale.

 

 

Ne vous laissez pas décourager par les trois premières pages très descriptives usant d’un vocabulaire spécifique peu courant, si vous ne travaillez pas dans les marais salants ou n’êtes pas breton, peu de chance que vous connaissiez les ladures, les œillets (qui ici ne sont pas des fleurs), le traict du Croisic, les chevau-légers et les cyanobactéries. Pas de panique, c’est juste le décor planté d’une scène d’ouverture cocasse : Jean, parisien reconverti en paludier guérandais, découvre sur son lieu de travail naturel un corps avachi sur ses tas de sel, et pire, l’homme a osé pisser sur le fruit de son travail. Il est prêt à l’occire d’un coup de pelle mais se reprend. Commence alors une relation rocambolesque avec Michel, agent immobilier ébloui par l’argent et les voitures de luxe, qui noie sa solitude dans l’alcool.

 

Retours en arrière sur la vie de Jean, mais aussi d’Henri, le voisin alcoolique de sa jeunesse si exubérant dans sa verve, et de Michel, trois solitudes qui vont se chahuter.

 

 

Ce que j’ai aimé dans ce roman, c’est d’abord son écriture, un style descriptif aux phrases souvent longues et complexes, au vocabulaire soigné et choisi, qui a pour conséquence de souligner toute l’ironie de la situation. Le lecteur jubile devant l’exubérance des personnages et les envolées lyriques qui les décrivent.

 

Comment ne pas éclater de rire à la démonstration d’Henri qui à l’issue de son manifeste sur le Dédé, le débauché de droite (un passage d’anthologie !) conclut : « le Bobo, c’est intra-muros. Le Dédé, c’est trans-territorial ! » (p. 96) Quel personnage ce Henri.

 

Des nuits d’ivresse mémorables, des scènes de drague pas piquées des vers, et une fin, quelle fin !  De celles où vous revenez en arrière pour être sûr de l’avoir bien comprise, une fin surprenante, fermée et travaillée comme je les aime !

 

Jean et Michel, souvent à l’opposé l’un de l’autre par leur choix et leur comportement, ne seraient-ils pas un peu les deux faces d’une même pièce, un Jean-Michel symptôme d’une certaine solitude et gravité de la vie ?

 

 

Extraits :

p. 23 : « Mickael était un prénom sans passé ni avenir, tout sauf un prénom pour faire carrière, hormis, peut-être, pour percer dans la téléréalité. Il avait donc profité de son installation à Paris pour faire imprimer des cartes de visite avec sa nouvelle identité »

 

p. 185 : ah ! le fameux « falsoculisme parfaitement assumé », il faudra le ressortir quelque part celui-là !

 

Toujours présenté comme une amitié improbable (jusque dans sa quatrième de couverture), je ne l’ai jamais lu comme une histoire d’amitié. Plutôt comme une confrontation permanente, une attirance répulsion insoluble :

 

P. 211 : « Je dirais que je suis heureux de l’isolement que m’offrent mes marais. Je dirais aussi que je ne suis pas mécontent de me frotter aux gens ces derniers temps. C’est le hasard qui a déposé cet énergumène au seuil de mes œillets. J’ai honte de le reconnaître, mais il me fascine. Il m’exaspère et me fascine. Et souvent ces sentiments se superposent. C’est assez étrange. Il m’arrive d’avoir envie de lui envoyer mon poing dans la gueule et pourtant la seconde d’après je suis tenté de l’emmener boire une bière. Je n’ai pas l’impression que cela puisse convenir à la définition de l’amitié. »

 

 

Ce qui me fascine moi, c’est la fantaisie langagière de l’auteur, extrêmement travaillée, qui met le sourire aux lèvres au fil des paragraphes. Quelle plume ! Bourdeaut a une vraie originalité, une « patte » à suivre.

 

 

 

Ed. Finitude, janvier 2018, 252 pages, prix : 18,50 €, ISBN : 978-2-36339-090-5

 

 

 

Crédit photo couverture : © 123RF/Exodus et éd. Finitude

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Cet autre amour - Dominique Dyens

30 Décembre 2017, 20:53pm

Publié par Laure

En février 2013, le mari de la narratrice fait un malaise, pour lequel elle le croit mort. Même s’il s’en sort sans séquelles, plus rien n’est comme avant pour elle ; sur son conseil, elle entame alors une psychanalyse. Elle sera très vite troublée par « cet autre amour » qu’elle éprouve de manière viscérale et incontrôlable pour son thérapeute.

Dominique Dyens décrit ici le phénomène du transfert en psychanalyse et en quoi il est nécessaire à la cure.

 

J’avoue avoir été gênée assez vite dans le texte, tant celui-ci paraît autobiographique. J’étais habituée aux romans plus fictionnels de l’auteure, je ne voulais pas de cette intimité bien trop personnelle qui me plaçait en voyeuse, mais l’élégance de l’écriture et l’analyse du processus, la brièveté sans doute aussi du texte, lui donnent davantage valeur d’étude, assez fascinante et intéressante, quand bien même on ne se sent pas d’atomes crochus avec la psychanalyse. Elle s’en explique d’ailleurs à la fin de l’ouvrage, s’interroge sur ce positionnement et décrit bien son rapport à l’écriture à ce moment-là.

 

L’analyse des sentiments, les interrogations tout au long du cheminement, la pudeur malgré tout, la construction et l’écriture ne peuvent que laisser place à l’admiration. Cet autre amour est un roman d’introspection, peu importe à vrai dire que ce soit l’histoire de son auteure ou non, ce pourrait être celle de tout un chacun, c’est bien ici la forme et son message qui l’emportent.

 

 

 

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Les romans de Dominique Dyens sur ce blog :

- Éloge de la cellulite et autres disgrâces (2006)

- Délit de fuite (2009)

- Intuitions (2011)

- Lundi noir (2013)

 

 

 

Robert Laffont, août 2017, 234 pages, prix : 18 €, ISBN : 978-2-221-19745-5

 

 

 

 

Crédit photo couverture : © la petite robe noire 2, huile sur MDF, by Edward B. Gordon / et éd. Robert Laffont

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Jusqu’à la bête – Timothée Demeillers

27 Décembre 2017, 15:05pm

Publié par Laure

Erwan travaille au ressuage dans un abattoir industriel de la périphérie d’Angers, une étape qui consiste à refroidir la température d’une bête fraichement abattue pour que sa viande atteigne une qualité propice à une bonne consommation. Sa vie entière est rythmée par la cadence des carcasses qui arrivent sur le rail, et qu’il pousse l’une après l’autre. L’odeur du sang, le froid permanent font de son métier une horreur. Sa seule lueur d’espoir est dans sa relation avec Lætitia, la jeune intérimaire d’un été….

 

Quand s’ouvre le roman, raconté à la première personne, Erwan est en prison depuis deux ans, il lui reste encore seize ans à tirer. Le tic de la pendule a remplacé le clac de la chaine de l’abattoir, la vacuité des propos des émissions de télé celle des blagues sexistes de l’usine. C’est donc qu’il y a eu drame, puisqu’Erwan en est là, mais lequel, et pourquoi ?

 

C’est tout l’objet du récit qui y conduira. Dans une langue rythmée, scandée par les clacs de la chaine, qui parfois se déstructure, s’accélère, s’étire alors que les premières phrases étaient très courtes, c’est le travail comme moteur destructeur d’une vie qui est dénoncé. Il y est question d’abattage industriel, dans des conditions difficiles, mais le contexte pourrait être autre, c’est la cadence, la déshumanisation du travail qui font œuvre ici. L’administration froide et inhumaine qui détruit au motif d’une production toujours plus rapide, l’origine sociale qui détermine, l’ambition qui éloigne quand les cœurs se rapprochent, le monde du travail qui broie l’humain jusqu’à ce qu’il redevienne une bête et se comporte comme telle.

 

Dérangeant mais si réel…

 

 

 

Asphalte éditions, août 2017, 149 pages, prix : 16 €, ISBN : 978-2-918767-71-8

 

 

 

Crédit photo couverture : © Dan Chung / Arcangel Images / et Asphalte éditions

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