Les jardins d'Hélène

Lady W - Jean-Philippe Blondel

21 Août 2026, 09:42am

Publié par Laure

Février 2005. Fabrice Cami et sa femme Clara sont tous deux enseignants, parents de deux filles de 6 et 4 ans. Un brin débordés et épuisés, comme tous les jeunes parents. A trente-huit ans, Fabrice est au faîte de sa carrière (il est prof dans un lycée) et a déjà publié quatre romans qui rencontrent un beau succès d’estime. Lorsqu’il se retranche dans sa petite pièce minuscule, nul n’a le droit de le déranger. « Il écrit ». Enfin depuis quelque temps, il lit, surtout. Sur Internet. Un phénomène nouveau a vu le jour : des passionnées de lecture – oui ce sont surtout des femmes – partagent leurs coups de cœur sur la toile : c’est le début de la blogosphère littéraire. « Elles étaient libraires, bibliothécaires, documentalistes, professeures, même si on trouvait aussi dans cet univers virtuel des étudiantes, une avocate, deux photographes, trois généralistes à la retraite, une infirmière – un inventaire à la Prévert. Et puis des auteurs, bien sûr – et là, le masculin l’emportait sur le féminin. Des auteurs comme lui, en mal de reconnaissance. Des auteurs dont les noms restaient inconnus du grand public et qui traînaient, le soir, à la recherche d’avis sur leurs œuvres, de signes d’attachement, d’indication prouvant que cela n’était pas un immense gâchis.

La blogosphère, comme toutes les nouveautés virtuelles, était alors un univers à la fois addictif et vaporeux, règne des pseudonymes plus ou moins alambiqués. » (p.15)

C’est en surfant ainsi qu’il tombe sur le blog de la mystérieuse Lady W. Elle se dit écrivaine et relate sa vie parisienne ainsi que ses échanges piquants avec son éditeur. Mais il n’y a pas que Fabrice qui est accro à son blog, Kevin aussi, jeune étudiant de dix-huit ans, poète à ses heures, qui tient lui-même un blog intitulé « Vu du bout de ma lorgnette ». Et puis il y a Hélène, bibliothécaire, « une fidèle des fidèles, elle aussi. » Hélène est divorcée, seule avec trois enfants encore jeunes, « Elle se bat au quotidien pour tout tenir de front. Le travail, l’éducation des enfants, le ménage, les courses, même le bricolage – elle se dit parfois qu’elle aurait dû devenir plombier. Elle se voit comme une Mère Courage, la tête haute et le verbe fort. » (p. 29) Pour elle, « La découverte de la blogosphère avait été une vraie révélation. Hélène avait eu l’impression d’être Alice, au fond du trou, trouvant la petite clé qui permettrait d’ouvrir sur le jardin merveilleux et cruel de la Reine du jeu de cartes. » (p. 32)

Elle s’était d’ailleurs elle-même lancée dans l’aventure du blog. « Elle avait opté pour un nom évocateur de paix et de douceur – A l’ombre du laurier -, Laure étant son deuxième prénom. (p. 34)

Et pour parfaire le quatuor, il y a Chloé. Journaliste dans une émission culturelle à Radio France. « Chloé ne se rappelle plus le dernier roman qu’elle a lu jusqu’au bout. Pour l’émission, bien sûr, elle feuillette. Et puis elle a Juliette, qui, elle, travaille sur l’exemplaire reçu, corne certaines pages, stabilote des passages, et glisse un résumé. C’est un jeu de dupes où personne n’est dupe. L’auteur suppute que celle qui l’interviewe ne connaît que les grandes lignes de l’histoire qu’il a racontée et fait avec. » (p. 46)

Ces quatre-là, à un tournant de leur vie personnelle, vont se rencontrer autour d’une idée folle : partir en quête de cette mystérieuse Lady W. En route pour San Sebastian, au volant de la 206 verte de Fabrice. Le voyage est le temps de l’observation chère à Blondel de l’intimité de ses personnages, de leur rapport à la vie.

Les lecteurs les plus fidèles aimeront les clins d’œil à Accès direct à la plage, à This is not a love song, à Café sans filtre, au Passager de l’été, et à d’autres sans doute, voici pour ceux qui me viennent en tête.

C’est un roman hommage à l’écriture aussi (qui écorche d’une griffe à peine sortie la vanité des écrivains, mais leur vertige face à la page blanche également), à la lecture, à la littérature et à ses passeurs. Qui parfois se rencontrent, dans ce roman, sur la toile, ou dans la vie. Bibliothécaires et journalistes reçoivent les auteurs, partagent leurs coups de cœur.

Un roman qui aborde l’anonymat du web, l’incertitude de qui se cache derrière son écran et un pseudo qui ne veut rien dire.

C’est un roman plus confidentiel, qui touchera d’abord les dinosaures du web, ces blogueurs du début des années 2000, un temps que les moins de vingt ans etc., les tiktokeurs d’aujourd’hui n’y comprendraient goutte.

 Une nostalgie pas si mélancolique car on rit souvent dans les dialogues enlevés de ce voyage improbable.

Et la fin, vingt ans plus tard, mars 2025 dans le temps de la fiction, est une belle réussite. Travaillée, intéressante, intelligente. Délicate, et pleine de sens. On retrouve le Blondel qui a fait grandir tant d’adolescents, pour qui l’homosexualité n’est plus un sujet timide aujourd’hui et c’est tant mieux.

Je les quitte à regret et espère de tout cœur qu’ils sauront éveiller votre curiosité. Quant aux blogueurs de la première génération dont je suis, ils ne pourront que s’y retrouver avec bonheur ! Lady W., quand vous voulez ! 😊

 

Extraits : 

« - Mais alors, pourquoi tu es venu, si tu penses que tu serais mieux en famille ?

Bonne question. J’imagine que c’est une sorte de tournée d’adieu silencieuse. Je reste quelques jours avec des gens qui ont été importants pour moi et qui comptent dans la chaîne de la littérature. La jeunesse, les médiathèques, les journalistes. » (p. 120)

 

« Et l’autofiction ?

Fabrice tique, et Kevin ne peut s’empêcher de sourire.

Ils ont déjà échangé à ce sujet. Fabrice n’arrive pas à comprendre exactement de quoi il retourne. Il a l’impression d’écrire des romans du quotidien, se basant sur des éléments de fiction ou des récits empruntés à des amis, ses voisins, les membres de la famille de sa femme, et de les mélanger avec des bribes d’autobiographie. L’ensemble crée un univers parallèle mais familier dans lequel l’intrigue se meut… » (p. 146/147)

 

Acheté avec plaisir en librairie indépendante le jour de sa sortie, à l’encre bleue, loin de chez moi. Où toute la famille a fait des emplettes, et où nous avons bien amusé la libraire avec nos 5 paiements successifs, chacun trouvant toujours un livre et une jolie carte à ajouter. J’adore cette famille a dit la libraire, et nous nous adorons cette librairie, où je reviendrai quand je serai chez ma fille, tout le personnel y est très accueillant et la librairie bien agréable. (Et ô danger, il y a la fourmi juste à côté, où nous y avons laissé quelques passages de CB aussi !)

(Lu sur épreuves numériques pro en mai 2026)

 

Éditions Buchet-Chastel, 20 août 2026, 203 pages, prix :20.00 €, ISBN : 978-2-283-04185-7

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Le passage – Mathieu Persan

14 Août 2026, 11:06am

Publié par Laure

Le récit d’un père et de sa fille adolescente face à la dépression sévère de celle-ci, ses tentatives de suicide, l’impuissance d’une famille, les limites du système hospitalier, le pire comme le meilleur, et le refrain de cette chanson des Beatles Obladi, Oblada (le sens est donné à la fin de l’ouvrage)

Un roman graphique au vrai sens du terme : un récit illustré, sans cases et sans bulles, tout de noir et de blanc, très géométrique, très travaillé dans ses dispositions texte / image, un très bel ouvrage qui mérite sa place dans les débats et les témoignages sur la santé mentale des jeunes.

Des élans poétiques et des références musicales qui parleront aux parents (quadra-quinqua)

 

Extraits :

« La réalité, c’est que nous, la société, l’école, le monde, les médias - appelez ça comme vous voulez – on avait échoué à lui faire prendre conscience qu’avant toute chose, la valeur des gens se mesure à l’attention qu’ils portent aux autres. »

 

« Et puis je me dis qu’on vit dans un monde où on n’acclame que les gagnants. Qu’il n’y a de place que pour ceux qui sautent, courent, plus loin que les autres. Où la compétition est devenue le moteur suprême, partout, tout le temps. Mieux, différent, toujours mieux, toujours différent. Moi, moi, moi, partout, nous, nous, nous, nulle part. Singulier, jamais pluriel. Un monde où chacun finit seul devant son écran. Un monde où l’on accorde plus de valeur à un poing levé qu’à une main tendue. Pas étonnant que sur les Champs-Elysées défilent seulement des sportifs et des militaires.

Ou le cercueil de Johnny.

EST-CE QUE CE MONDE EST SÉRIEUX ? » 

 

Hachette, mars 2026, 256 pages, prix : 19,95 €, ISBN : 978-2-01-725107-1

 

 

Crédit photo couverture : © Mathieu Persan et éd. Hachette

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Tah l'époque - Oliver Lovrenski

10 Août 2026, 18:31pm

Publié par Laure

Traduit du norvégien par Marina Heide

 

Publié dans sa langue originale en 2023, l’auteur, d’origine croate, avait alors 19 ans.

C’est un texte pour le moins étonnant, qui peut dérouter par sa forme et son langage, mais qui offre dès ses premières pages une certaine poésie, mêlée à la violence de la rue, où l’adolescence – du moins celle qui est décrite - n’est que deal et drogues, bastons et meurtres. L’écriture est ici lumière d’une vie sans avenir, d’un avenir qu’ivor, le narrateur, veut se construire malgré tout.

Des fragments, tantôt vers libres tantôt récit plus long, qui soudent l’amitié entre « frères », qui disent la tristesse impuissante des mères face à une jeunesse invincible, les amours maladroites étouffées avant d’éclore.

Il y a quelque chose de touchant dans ce texte, entre légèreté et drame.

Le travail de traduction n’a pas dû être aisé, restituant un argot de banlieue mêlant norvégien, arabe et d’autres langues, qu’il n’est pas toujours aisé non plus de décrypter, mais dont le sens dans le contexte s’imagine.

 

 

 

Extraits :

p. : 142 : « papa

en primaire, quand on avait comme devoir

décris ta famille, raconte ton enfance,

j’inventais toujours des histoires, valait mieux

mentir que de me retrouver avec la rédaction la plus courte de la classe genre mort, en prison,

sais pas, sais pas »

 

p. 184 : « différente

j’ai dit à marco, cette fille est différente,

je veux bien la traiter, pas la blesser

comme les autres, et marco a fait frère, elle,

elle est peut-être différente, mais pas toi »

 

p. 306 : « caoutchouc brûlé et cuir cramé

y’a des choses qu’on dit à personne comme

que le cash les meufs les fringues les montres

peuvent bien partir en fumée dans le feu de la

saint-jean si y’a moyen d’effacer les larmes

de maman »

 

 

Actes Sud, coll. Lettres scandinaves, février 2026, 316 pages, prix : 18.00 €,

ISBN : 978-2-330-21587-3

 

 

Crédit photo couverture : ©DR / éditions Actes Sud

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Les habitantes - Pauline Peyrade

4 Août 2026, 17:25pm

Publié par Laure

Dans un hameau isolé, Emily vit seule avec sa chienne Loyse dans la maison de sa grand-mère décédée. Elle reçoit le courrier d’un notaire lui demandant de réagir à la vente prévue de cette maison qu’elle occupe de longue date.

Le lecteur comprend que la situation familiale est tendue, que la maison se vendra quoi qu’elle fasse. Tout se joue entre les non-dits de l’histoire et l’omniprésence de la nature ; les femmes de l’histoire sont placées sur le même plan que les chiennes, les végétaux, les pierres, les insectes.

J’ai fini par trouver longues et ennuyeuses ces descriptions extrêmement précises de la nature, alors que je cherchais des réponses aux ellipses de l’histoire. Que s’est-il passé avec le père ? Ce n’est pas l’objet du roman. La blessure de la chienne à la vulve et la blessure au genou d’Emily, ce sang qui coule, ces éléments sont sans doute métaphoriques d’une violence patriarcale enfouie.

Le livre est ambitieux, original, se lit bien, mais m’a laissé sur ma faim. Même si la fin laisse peu de place au doute, il m’a manqué trop de choses, c’est l’humain qui m’intéressait davantage, je suis donc passée un peu à côté de ce projet quasi organique.

Un texte qui ne laisse pas indifférent, mais qui n’est pas parvenu à me séduire totalement.

 

 

Éditions de Minuit, janvier 2026, 179 pages, prix : 18,00 €

 

 

Crédit photo couverture : © Les éditions de Minuit

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Service Premium – Antonin Louchard

2 Août 2026, 17:55pm

Publié par Laure

Les animaux font la queue et ça n’avance pas. Il y a le canard avec sa cagoule qui gratte (cf. super cagoule), le corbeau Répétou qui rend fou (cf le répétou), quelques autres palmipèdes et autres oiseaux. Ils n’en peuvent plus d’attendre. Alors c’est pas ce blanc bec avec son porte-voix qui hurle « service premium ! » qui va griller la file, non mais.

Mais que peut-il bien livrer d’ailleurs, et pour qui il se prend-il avec sa tenue officielle ? A moins que ce ne soit un sauveteur en uniforme ?  L’adulte lecteur pensera tout de suite au service premium d’un GAFA, quand les animaux perdant patience le remettront vertement à sa place. C’est que ça devient urgent cette affaire, et les mouches qui arrivent devraient vous donner une idée de la chute.

C’est drôle comme toujours avec Louchard, ça aiguillonne là où il faut, la patience, le vivre-ensemble, l’immédiateté, le toujours plus, et même le tacle au service public, l’urgence n’est peut-être pas celle que vous imaginez 😉

On en redemande !

(dès 3 ans)

 

 

Seuil jeunesse, août 2025, 40 pages, prix : 9.90 €, ISBN : 979-10-235-2156-6

 

 

Crédit photo couverture : © Antonin Louchard et éd. Seuil jeunesse

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Juillet 2026 en couvertures...

31 Juillet 2026, 22:52pm

Publié par Laure

En juillet, j'ai lu : 

 

 

 

 

 

 

 

En juillet, j'ai vu :

(enfin surtout revu mes classiques)

 

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Love languages – James Albon

30 Juillet 2026, 09:11am

Publié par Laure

Scénario, dessin et couleur : James Albon

Traduction de l’anglais : Basile Béguerie

Sarah Huxley est anglaise, et occupe un poste à responsabilité à Paris. Elle a un bel appartement, vit confortablement, mais face à la barrière de la langue qu’elle apprend chaque jour un peu plus, elle reste tristement seule. En croisant un matin à la boulangerie Ping, une jeune chinoise expatriée comme elle, jeune fille au pair, leur solitude respective va déboucher peu à peu sur une belle histoire, naturelle, simple, évidente.

Le travail sur la langue, tant dans la traduction que dans l’effet personnel qu’il produit sur les individus expatriés est très bien exploité. Le langage, son incompréhension ou ses tâtonnements, tantôt en anglais, tantôt en français ou mandarin, parfois réécrit phonétiquement (ce qui interpelle au départ pour le lecteur francophone) montre bien à quel point il conditionne la relation à l’autre.

Les approches culturelles sont également intéressantes, l’humour qui tombe à plat quand on n’en partage pas les références, les collègues de travail « lourdingues », tout concourt à faire de cet album une belle surprise.

Sans oublier le dessin, pop, explosif dans ses couleurs et dans son hors cadre, qui joue sur toutes les exploitations possibles de la page, cases, bien rangées ou non, absence de cases entre deux, pleines pages, et qui surprend agréablement par le dynamisme qu’il provoque.

Je ne sais plus comment je suis arrivée à cette BD (pourquoi je l’avais notée dans mes acquisitions), et si j’étais réfractaire à l’ouvrir, le dessin ne me tentant pas spécialement, j’ai fait une très belle découverte et j’ai beaucoup aimé, tant le scénario que le dessin. Comme quoi, il faut toujours rester curieux !

 

Extraits :

p. 31 : « Ce qu’il y a de bien avec les musées, c’est qu’ils offrent une activité tout à fait acceptable pour les célibataires le week-end, on ne subit pas l’angoisse sociale d’un déjeuner seul au restaurant, on ne dépend pas de la météo et cela vous confère une aura fort respectable lorsque vous en parlez le lundi matin avec l’équipe au moment du checkpoint « cohésion et déploiement de l’engagement stratégique.

Mais ce qu’il y a d’embêtant avec les musées, c’est qu’ils sont bien trop pleins d’œuvres d’art, dont la plupart n’ont pas l’air terribles du tout. Ceci étant, j’imagine que cet avis esthétique en dit bien plus sur moi que sur la qualité intrinsèque des œuvres en question. »

 

p. 85 : « J’ai arrêté les rencards… les applis, c’est un boulot à plein temps. Je passe mes journées à écrire des platitudes à des sociopathes au bureau. Et le soir, une fois chez moi, il faut que j’écrive de nouvelles platitudes à un autre genre de sociopathes. »

 

p.86-87 : « C’est comme « aimer », ça veut dire à la fois « like » ou « love ». - Mais alors, « je t’aime », ça veut dire « I like you » ou « I love you » ? Comment tu fais la différence ? – C’est une question de contexte, « je t’aime », ce n’est pas la même chose que « je t’aime bien ». Mais en réalité je crois que le français entretient le flou juste pour nous compliquer la vie. Et en cantonais ? záu gwóng dong wah ? « ngóh oí léi », c’est « i love you » ? – ouais, mais on le dit jamais. Ça sonne hóu yuhk màh, hmmm,… très cucul. Comme dans un drama coréen. – Alors comment tu dis à quelqu’un que tu l’aimes ? – Je ne sais pas ! ngóh mhz i la. La personne le sait, c’est tout. »

 

Glénat, avril 2026, 164 pages, prix : 24,00 €, ISBN : 978-2-344-07235-6

 

 

Crédit photo couverture : © James Albon et éditions Glénat

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Dans la jungle - Adeline Dieudonné

22 Juillet 2026, 15:14pm

Publié par Laure

Le premier chapitre est saisissant : une famille se retrouve chez le notaire pour une succession, celle d’un père ayant tué sa femme et ses deux enfants, avant de retourner l’arme contre lui.

Le roman suit le chemin de la rencontre du couple d’Aurélie et Arnaud jusqu’au drame, en passant par la naissance de leurs deux enfants, la jalousie d’Arnaud et la violence psychologique puis physique qui s’insinue et s’accentue au fil des pages.

J’ai beaucoup aimé les précédents romans et recueil de nouvelles d’Adeline Dieudonné, mais force est de reconnaitre qu’ici, je me suis passablement ennuyée entre le début et les cinquante dernières pages, j’ai même failli abandonner. Manque de rythme, longueurs, détails inutiles, qui certes suivent le déroulé d’une rencontre tranquille, d’une vie à deux d’abord sereine avant de basculer, mais je n’ai pas retrouvé ce qui faisait mouche dans ses précédents textes et qui vous tenait en haleine. La fin rattrape un peu l’ensemble mais ce fut bien poussif.

 

L'iconoclaste, avril 2026, 433 pages, prix : 22,50 €, ISBN : 978-2-37880-581-4

 

 

Crédit photo couverture : Quintin Leeds - Ill. Leonard Koscianski / éd. L'Iconoclaste

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Atelier 4 – Hélène Gestern

21 Juillet 2026, 16:37pm

Publié par Laure

Le corps sans vie de Natacha Dobrynine, chimiste dans une usine de papier, est retrouvé dans l’atelier 4, une zone ultrasécurisée dans laquelle elle n’aurait jamais dû se trouver, seule, en pleine nuit.

Suicide, accident du travail, meurtre ? Sa sœur Irène, médecin généraliste, ne peut croire aux thèses avancées par l’employeur, par ailleurs bien prompt à dédommager le mari et ses enfants en bas âge.

Le sujet est connu d’emblée, et suffisamment documenté depuis la crise des suicides à France Telecom ou encore la médiatisation de la lanceuse d’alerte Irène Frachon dans l’affaire du Mediator pour que le lecteur sache à quoi s’attendre : le harcèlement moral, l’intimidation, qui conduisent à la souffrance au travail.

Le roman est particulièrement réussi dans sa construction chorale, son réalisme dans la description du mécanisme de destitution d’un employé, l’impunité de l’entreprise aux mains de quelques personnes qui jouissent de leur petit pouvoir, tout ce qui déshumanise le travail pour détruire l’homme, la femme derrière le poste.

L’histoire familiale des deux couples, du lien sororal, d’Irène avec son père est davantage romancée mais apporte une touche d’empathie bienfaisante.

Atelier 4 se lit comme un polar et dénonce une dérive du monde du travail au XXIe siècle qui fait froid dans le dos. Même sous l’angle de la fiction, signaler, dénoncer reste essentiel pour que jamais le travail ne broie l’humain. Et il y a bien du chemin à faire, hélas. Les quelques pages sur les enseignants-chercheurs notamment sont criantes de vérité, et là encore, bien trop invisibilisées dans l’imaginaire collectif.

Salutaire.

 

 

 

Emprunté en bibliothèque, lu dans la journée un lundi de repos au jardin.

 

Grasset, mars 2026, 279 pages, prix : 21,50 €, ISBN : 978-2-246-84590-4

 

 

Crédit photo couverture : © Helene schjerfbeck (1862-1946) : La Porte, 1884 – Ateneumin Taide-museo, Finlande ©Aurimages / et éd. Grasset

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L’immontrable – Pauline Delabroy- Allard

12 Juillet 2026, 15:39pm

Publié par Laure

La collection Camera Obscura, chez Julliard, consiste à écrire un récit à partir d’une photographie. Ici, la photographie est immontrable, car elle est l’autoportrait de deux mères tenant dans leurs bras leur nouveau-né mort. L’illustration choisie est donc un cliché représentant une reproduction du tableau Le Nouveau-Né, de Georges de La Tour (17e s.) avec une bougie et un vase contenant deux fleurs.

On ne peut pas donner à voir la photo de la mort dans notre société, et encore moins de la mort d’un bébé.

L’autrice et sa compagne S. attendent un enfant. La grossesse est joie, jusqu’à la découverte d’une inquiétude à l’échographie, au parcours de l’IMG (interruption médicale de grossesse), et à la naissance de Jacob, à qui il fallu donner la mort à l’âge de 7 mois de grossesse, avant de le faire naître.

Ce récit est une beauté rare, précieuse, indispensable. Si intime et si universelle à la fois dans ce qu’elle dit de la perte d’un bébé mort avant de naître (n’être ?) et déjà si aimé.

J’y ai tant retrouvé de ma propre vie, tant pleuré à chaudes larmes. Merci, merci Pauline Delabroy-Allard de partager ce moment si personnel et si bienfaisant pour toutes les mères ayant vécu une IMG ou tout autre deuil périnatal. On n’en parle pas encore suffisamment en France. « En 2019, en France, le taux de mortalité périnatale – soit le nombre d’enfants nés sans vie, par mort fœtale spontanée in utero, interruption médicale de grossesse (IMG) ou morts au cours des sept premiers jours de vie, rapporté à l’ensemble des naissances à partir de vingt-deux semaines de grossesse – représentait 10,2 ‰ des naissances. Le deuil périnatal touche ainsi chaque année près de 7 000 femmes et couples. » (Le Monde, 14 oct 2023) (10.2 pour MILLE hein, pas pour CENT)

Ce que j’ai aimé dans ce récit, au-delà de ce qu’il relate, c’est l’analyse que fait l’autrice de la photographie et de sa place dans notre quotidien (surtout depuis les smartphones !), de son rapport à l‘image qu’elle prend mais aussi à l’écriture, à leur différence, à leur complémentarité dans l’expression de soi et du monde.

Un indispensable, que je déconseillerai bien évidemment d’offrir à une femme enceinte ou souhaitant l’être (car si 1,02% des grossesses conduisent à un deuil périnatal, les 99% des autres se passent bien, du moins physiologiquement, inutile d’inviter à la peur), mais que toute femme et tout homme, qu’il.elle soit confronté.e ou non au sujet peut découvrir ; pour la réflexion sur les milliers de photos qui dorment dans nos téléphones, et pour son rapport à nos vies.

 

Extraits :

 « J’ai appris à me méfier de mes propres yeux. A vérifier. A recadrer. A chercher des confirmations. J’ai compris très tôt que je ne savais pas voir. Que je n’étais pas fiable. J’ai appris à compenser en observant autrement. Je ne pouvais pas compter sur mon acuité, alors j’ai développé autre chose, une forme de regard intérieur, de regard qui enregistre, pour me repasser le film plus tard, prendre le temps de comprendre ce que mes yeux perçoivent trop lentement. Je note les détails minuscules, avec l’impression d’être à la fois dans ma vie et en train d’en faire le compte-rendu […] je ne veux pas oublier. Parce que si c’est là, c’est que ça a eu lieu. La photographie, c’est mon œil de secours. Une paire de lunettes pour mon cœur. C’est peut-être pour ça que j’ai toujours aimé les photos légèrement ratées, aux cadrages bancals, aux reflets qui troublent la surface. Elles ressemblent à ma vision naturelle du monde. Une vision trouée, imparfaite, toujours sen train de chercher la mise au point. La photo devient le témoin muet de mes perceptions incertaines. Je crois que c’est à cause de ça que je n’ai jamais cru à une vérité simple. Et pourtant, la vérité aussi, je la cherche, je la traque. »

 

« Je vis avec cette forme sourde d’angoisse qui s’est insinuée en moi il y a des années, imaginer que ce qui n’a pas été capturé n’a pas vraiment eu lieu. Ce soupçon prend de plus en plus d’ampleur avec les années et la surabondance médiatique. L’événement non photographié devient presque suspect. S’il n’en reste pas de trace, peut-on affirmer qu’il a eu lieu ? Tout se passe comme s’il y avait là une sorte de glissement ontologique : le vécu sans image se sent amputé de sa preuve. Prendre une photo revient à donner une réalité plus nette, plus durable, à ce qu’on a devant soi. Et ne pas photographier, alors ? C’est courir le risque que cela se dissolve, dans la mémoire comme dans le monde.

L’image est convoquée comme preuve du réel : preuve que l’enfant a marché, que le grand-père a souri, et que oui, l’amour a existé. [… l’image] est aussi interprétation. L’image montre, certes, mais elle fige, découpe, isole. Elle dit « cela a été », mais elle ne dit jamais exactement comment cela était. C’est vain de penser que tout pourra infuser dans l’image. On le sait, l’émotion, le mouvement, le hors-champ, tout cela échappe. »

 

« Je voudrais interroger mon désir de preuve. Photographier, est-ce pour me souvenir ? Ou pour me convaincre ? Est-ce pour témoigner, ou pour conjurer une peur plus grande : celle de la dissolution du monde ? Cette obsession de la trace, ce besoin de tout documenter, je le sens, je l’éprouve, peut devenir une forme de fétichisation du réel. Je garde les photos plutôt que de m’autoriser à vivre la perte, y compris la perte de la mémoire. »

« Le monde se fissure, le réel me traverse brutalement. Il me mord comme un chien enragé. Une photo ne retient pas la vie. Un mot ne repousse pas la mort. Pourtant, c’est tout ce que j’ai. »

« Ce n’est pas un secret, cet autoportrait, c’est pire qu’un secret. Les secrets, on peut les partager. L’image fantôme frappe en moi de manière sourde et répétée, elle réclame quelque chose. Pas d’être exposée, pas d’être exhibée. Elle exige d’être transformée, d’être déplacée, d’être traduite. Elle me pousse à écrire pour comprendre, écrire pour traverser, écrire pour survivre ? Je veux écrire ce livre comme on développe une pellicule, lentement, avec soin. Dans le noir. »

« Écrire, c’est décider. Je décide que Jacob n’est pas une absence, ne sera jamais un silence. Sur l’autoportrait, rien de tremble, rien ne respire, rien ne bouge. La photographie ment. Elle donne à croire qu’on est en paix, que c’est possible d’être en paix. La photo est instant. L’écriture est durée. J’ai pris la photo. C’est moi qui ai fait l’autoportrait. Je l’ai prise pour ne pas sombrer, pour me convaincre que c’était bien arrivé, pour retenir l’instant dans la pince rigide de l’image. Mais une fois la photo prise, je me suis retrouvée face à un mur. Je l’avais, cette preuve. Et après ? Elle ne disait rien de ce que je sentais (…) Elle ne disait rien de la morsure dans ma poitrine, du cri qui ne sortait pas, du vertige. Elle gelait. Elle n’autorisait aucune fuite. Écrire me permet de recommencer, de revenir, d’élargir, d’approcher, de reculer, d’échouer, de reprendre, de trébucher, de tâtonner. Écrire me permet de dire ce que la photo n’a pas su prendre, toute l’histoire d’avant, toute l’histoire d’après, ce qui s’est ouvert en moi, ce que j’ai perdu, ce que j’ai vu, ce que je n’ai pas pu dire. Ce que je ressens maintenant. Écrire, c’est relire, et relier. »

 

 

 

 

 

 

éditions Julliard, coll. Camera obscura, 22 janvier 2026, 272 pages, prix : 21,50 €, ISBN : 978-2-260-05753-6

 

 

Crédit photo couverture : © éd. Julliard

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